Freud, qu’en reste-t-il ? E.Roudinesco par Luis E. Prado de Oliveira

Freud : In His Time and Ours,

Freud, qu’en reste-t-il ? Roudinesco

Frederick Crews

The New York Review of Books

Février 23 – Mars 8, 2017

 

“Freud: What’s Left ?” Tel est le titre d’un important article du New York Review of Books, peut-être le plus important journal de critique littéraire au monde. Cette question sert comme titre d’un également important compte rendu du livre d’Élisabeth Roudinesco Freud : In His Time and Ours, ainsi sacrée parmi les meilleurs biographes de Freud, l’égale de Peter Gay, à qui Crews ne manque pas de la comparer.

Problème : Crews est un notoire détracteur de la psychanalyse, non pas au sens où l’entend Vannina Micheli-Rechtman (La psychanalyse face à ses détracteurs, Aubier, 2007, Flammarion, 2010), non pas un Wittgenstein ou un Ricœur, non pas un critique réflexif de la psychanalyse cherchant où résident sa vérité et ses problèmes, mais un détracteur qui rabaisse systématiquement la psychanalyse et les psychanalystes tant qu’il peut. Lisa Appignanesi, John Forrester, Allen Frances ou Dominique Scarfone, parmi d’autres, ont essayé de contrecarrer ses attaques contre Freud et contre la psychanalyse dans les pages du NYRB. Peine perdue.

Son compte rendu critique porte exclusivement sur le livre de Roudinesco, ce qui revient à reconnaître son importance. Beaucoup d’articles du NYRB portent sur deux, trois ou plusieurs livres, réunis autour d’un même thème. Tel a été le cas, en 2016, de l’excellent livre de George Makari sur l’histoire de la psychanalyse, Soul Machine. The Invention of the Modern Mind, au sujet duquel notre collègue Patricia Cotti a consacré une étude très fructueuse dans les pages de Psychoanalysis and History [« Towards a New Historiography of Psychoanalysis: In Defence of Psychoanalysis as Science - An Essay on George Makari's Revolution in Mind », Psychoanalysis and History, 14(1):133-146]. Le livre de Makari a dû partager les pages de l’illustre NYRB avec un autre auteur traitant d’un thème rapproché. Tel n’est pas le cas de Freud : In His Time and Ours.

Roudinesco aura ainsi eu dès le mois de février dernier une place de choix parmi celles réservées à la psychanalyse et probablement la seule à côté de celle déjà réservée à Crews lui-même avec son nouveau livre Freud : The Making of an Illusion annoncé pour le prochain automne. Apparaître dans le NYRB est une sorte de consécration, le faire seule, une sorte de triomphe. À ma connaissance Roudinesco est un des rares auteurs français à l’avoir mérité.

Mais Crews est un critique retors. Avant de traiter du livre de Roudinesco, il s’épanche longuement sur l’histoire de la psychanalyse et de Freud. En 1947, un auteur dont le nom a été oublié par les psychanalystes et qui ne figure même pas dans la plus puissante base de données dans le domaine, le Psychoanalytical Editors Publishing ou dans Google, mais dont Amazon seule se souvient, Helen Walker Pouner, écrivait une des premières biographies de Freud, appliquant sa méthode, la psychanalyse, à ses écrits et aux éléments de sa vie dont elle disposait. Craignant pour l’œuvre de son père, Anna Freud aurait immédiatement lancé le projet d’une biographie de Freud écrite dans son entourage, si ce n’est sous sa surveillance. Voilà l’origine des biographies de Freud d’après Crews, qui oublie que Freud se prépara sa vie durant à la rédaction de son histoire, qu’il en écrivit même certains de ses chapitres et ne cessait de revenir sur d’autres de ses aspects dans ses textes, en étendant les limites d’une autoanalyse au domaine de l’élaboration théorique. D’un certain point de vue, nous pourrions dire que la psychanalyse est la théorie par excellence des autobiographies et qu’une cure analytique est une autobiographie soumise à l’autoanalyse. Crews discute quelques-unes des thèses de la biographie écrite par Jones, dont il conteste à juste titre le caractère hagiographique avant d’arriver à celle écrite par Peter Gay, une hagiographie-aux-verrues selon lui.

Ainsi donc le Freud de Roudinesco lui apparaît comme le dernier rejeton du genre, tout en rappelant et en rendant hommage à la biographie de Gay, Freud, a life of our time, Freud, une vie de notre époque. Le titre de Roudinesco, Freud : In His Time and Ours, « de son époque et de la nôtre », selon Crews, montrerait qu’une génération après celle de Gay, la vie de Freud mérite une approche plus prudente, plus attentive, moins enthousiaste et irresponsable que les précédentes.

Crews rappelle la biographie de Lacan et quelques déclarations de Roudinesco. Il lui fait dire qu’elle est « une fille de la psychanalyse, immergée dans la culture de ce mouvement depuis l’enfance. » Et il conclut que de ce fait pour elle, la psychanalyse est indispensable, car à une époque de déshumanisation, elle réfléchit la complexité tragique de l’existence.

Crews note que, dès le départ, Roudinesco se positionne de façon singulière, et qu’il juge négative, au regard de la théorie analytique: « Ce que Freud pensait découvrir n’était au fond que le produit d’une société, un entourage familial et une situation politique qu’il interpréta magistralement de manière à l’imputer au travail de l’inconscient » (ma traduction de la traduction de Crews). Selon lui, même si elle n’offre aucune démonstration de cet argument, sa simple affirmation la libère de devoir défendre des thèses qui décidément sont dépassées. La théorie psychanalytique, soutiendrait Roudinesco selon Crews, n’offre pas un tableau précis de l’esprit humain, mais serait du romantisme réchauffé et épicé avec un peu de déterminisme matérialiste. Ayant ainsi laissé de côté les prétentions scientifiques de Freud, elle ne verrait aucune raison de poursuivre l’œuvre de Jones et Gay, et pourrait reconnaître l’habitude de Freud de se contredire et de se combattre. Pour Freud, prétendrait Roudinesco selon Crews, « il s’agissait, contre la primauté ouvertement rationnelle de la science, de revendiquer un savoir échappant aux contraintes de l’ordre établi. » Rien de ce qu’écrit Freud au sujet par exemple du « narcissisme » ou de la « pulsion de mort » ne surprendrait Roudinesco : elle n’y verrait qu’une sorte de continuation de la part d’un héritier de Franz Anton Messmer. De même, elle reconnaîtrait sans broncher que lors de ses aventures dans le domaine de l’anthropologie (Totem et tabou), de la sociologie (La psychologie des groupes et l’analyse du moi), de l’art et de la biographie (Léonard) et de l’histoire (Malaise dans la culture), Freud aurait accommodé les faits à sa sauce, tout en revendiquant pour lui seul les découvertes de chacune de ces disciplines.

Le plus surprenant pour Crews est alors que la déflation à laquelle ce récit de Roudinesco soumet la psychanalyse soit accompagnée d’une permanente révérence à l’égard de Freud et qu’elle puisse penser que « pour longtemps encore il sera considéré comme le grand penseur de son époque et de la nôtre. » En dernière instance, la question soulevée par cet article de Crews est bien celle-ci : comment Roudinesco peut-elle à la fois œuvrer vers la fin des hagiographies de Freud et en même temps préserver encore la statue du géant dont elle vient de montrer que son socle est d’argile ? Pour sa part Crews conclut qu’elle chercherait ainsi à calmer les critiques de la psychanalyse en faisant preuve de son accord avec eux, ce qu’elle ne ferait qu’en apparence, car elle continuerait à s’appuyer sur les hypothèses de Freud comme si elles ne s’étaient pas révélées fausses. C’est son interprétation, qui lui épargne de poser plus modestement une question à Roudinesco, auteure envers qui il semble nourrir une sorte de passion ambivalente.

En effet, il semblerait que tout en lui réservant une place de choix, il n’aime pas Roudinesco. Crews a beaucoup de choses à lui rapprocher : ses attitudes passées, présentes et futures. Il déclare qu’elle n’est pas du genre à reconnaître ses torts. Son livre, après tout, serait bourré de mensonges. Elle défendrait bec et ongles la respectabilité de Freud. « Si cet homme n’a vraiment rien découvert et qu’il a néanmoins persuadé le monde de le considérer comme un titan de la science, il est un des personnages les plus audacieux de l’histoire de la pensée. Voilà qui est profondément intéressant. Le gentleman bourgeois de Roudinesco ne l’est pas », conclut Crews. Qu’importe qu’il attaque Roudinesco, s’il l’accueille dans les pages du NYRB ? Il agit comme un hôte qui ne cesserait de critiquer celle à qui il offre l’hospitalité.

Le 29 avril 1976, un compte rendu de Frank Kermode, grand critique littéraire britannique spécialiste du langage de Shakespeare, porte sur le livre de Crews Out of My System : Psychoanalysis, Ideology and Critical Method. Kermode reproche à Crews son inconstance et sa volubilité par rapport à la psychanalyse, faisant remarquer ses changements de position depuis qu’il commença sa carrière de critique littéraire. D’ardent défenseur de la psychanalyse, il est devenu son thuriféraire. C’est un processus connu : l’objet de la haine de certains critiques est cela même qu’ils ont encensé. Freud aborde ce sujet dans une de ses études. Espérons que, découvrant les dons de persuasion de Freud grâce au livre de Roudinesco, Crews changera encore et cessera enfin d’attaquer ceux dont le seul tort est de ne pas correspondre à ses points de vue.

Quelle magistrale leçon de démocratie donne le NYRB en gardant parmi ses contributeurs quelqu’un dont les opinions ont été si sévèrement mises en cause par un autre de ses correspondants de la taille de Kermode, qui, lui, défendait la valeur de la psychanalyse, non pas dans les termes de Freud, comme science naturelle, mais comme science herméneutique.

Luiz Eduardo Prado de Oliveira