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Everything, everything

(et Winnicott aussi, j’ajoute)

 

Film nord-américain de Stella Maghie

Avec Amanda Stenberg, Nick Robinson,

Anika Noni Rose

 

Pour célébrer l’approche des vacances, j’ai choisi un film que je supposai léger et qui peut-être l’est. Cela ne m’a pas évité de me trouver au cœur d’une expérience assez bizarre. En entrant dans la salle, j’ai bien vu ici et là des groupes de filles, par cinq, par dix. À la fin du film, en me préparant à partir, j’étais entouré d’une centaine de filles. Dans la salle pleine, il n’y avait quasiment que des filles. Nous étions tout au plus trois ou quatre mecs. Puis, les réactions des filles : nombreuses s’essuyaient des larmes, d’autres souriaient à peine. Mon amie, qui m’accompagnait, avait vu un film très, très romantique alors que, moi, j’avais vu un film d’épouvante.

Pourtant, c’est un scénario très simple : une fille, atteinte d’une maladie potentiellement mortelle, pour survivre, ne peut jamais quitter son domicile, absolument aseptisé. Sa mère, médecin, veille au grain. Un jour, un voisin arrive, dont la fenêtre donne sur celle de sa chambre. Peu à peu, ils se découvrent amoureux. Pour se rencontrer, au grand désespoir de la mère, médecin, ils doivent casser les barrières qui maintiennent la fille en vie et claustrée. Est-ce que ce serait un conte de fées, version 2017, où la belle dans sa tour attend le prince charmant ? Veut-on nous faire croire que les médecins aux USA vivent dans des maisons de rêve ?

Pourquoi, pour moi, c’est un film d’horreur ? Nous connaissons tous le texte de Winnicott, qui me travaille beaucoup dernièrement d’ailleurs, « La haine dans le contre-transfert ». Nous nous souvenons de la longue liste que donne Winnicott des raisons d’une mère de haïr son enfant. Le psychanalyste, affirme-t-il, doit se trouver dans une situation comparable. L’analyste aussi doit pouvoir haïr son patient. Je trouve même curieux d’entendre et lire les psychanalystes parler et écrire si souvent sur l’amour en psychanalyse au détriment de la haine, au vu de ce texte de Winnicott et du fait qu’il figure toujours en tête d’affiche des articles les plus lus (classification établie par la Psychoanalytic Eletronic Publishing, plus importante base de données existante sur la psychanalyse).

Je trouve aussi curieux que cet article de Winnicott ne soit pas questionné davantage. Il dit que les mères haïssent leurs petits enfants, mais il n’en dit pas plus dans cet article. J’ai donc effectué une recherche sur l’incidence de la haine dans l’œuvre de Winnicott, pour vérifier, dans la mesure du possible, à quels moments faisait-il appel à cette notion, comment apparaissait-elle, quel rôle elle jouait. Non sans surprise je suis tombé sur un de ses articles dont le titre en français serait, littéralement, « Développement du thème de l’inconscient de la mère tel que la pratique psychanalytique l’a découvert ». À ma connaissance, il n’est pas traduit[1]. Cet article me semble être un important complément à l’article déjà mentionné sur « La haine dans le contre-transfert », notamment dans sa partie au sujet de la haine de la mère. Winnicott y écrit :

« Ce qui devient très clair est la très grande différence existante entre la haine de la mère et la haine refoulée et inconsciente de la mère que nous étudions. En d’autres mots, les enfants semblent être en mesure de se débrouiller avec le fait d’être haïs et ceci est simplement une manière de dire qu’ils peuvent rencontrer et utiliser l’ambivalence de la mère, qu’elle éprouve et montre. Ce qu’ils ne peuvent jamais utiliser de manière satisfaisante dans leur développement est la haine inconsciente et refoulée de la mère qu’ils ne rencontrent dans leur expérience de vie qu’en tant que formations réactionnelles. Au moment où la mère haït, elle montre une tendresse spéciale. L’enfant n’a aucun moyen d’affronter ce phénomène[2]. »

Je retiens ceci, cette observation clinique pionnière de Winnicott : c’est la très grande douceur de la mère qui apparaît associée à la haine folle et non pas la violence ou la destructivité manifestes qu’on nous serine à longueur de colloques. La haine vraiment dangereuse se manifeste sous forme compassionnelle et tendre, sous forme de sollicitude et attention. C’est de cela dont traite notre film.

Chaque samedi printanier ou estival, quand j’assiste dans les rues ou jardins de Paris au défilé des jeunes femmes perchées aux bras de leurs mères, je ne peux m’empêcher de penser que ce serait infiniment mieux qu’elles se trouvent nichées entre les bras de leurs amoureux. Je pense que le bouche-à-oreille a joué son rôle et qu’un grand nombre de jeunes femmes se sont rendues aux séances de Everything, everything, pour assister aux déboires d’une des leurs avec sa mère.

Dans un autre ordre d’idées, nous pourrions aussi dire que la maladie dont souffre la jeune femme du film, et dont finalement elle ne souffre pas tant que ça, porte un nom qui s’étale souvent sur l’écran DICS, disease (maladie), immunologic (immunologique) complete (complète) system, ou quelque chose comme ça, je ne m’en souviens plus, j’ai été assez étourdi pour ne pas le noter. La globalisation faisant ses effets, chacune aurait su que la jeune femme du film souffrait de quelque chose liée aux dicks, mot très vulgaire en anglais pour désigner le sexe masculin. En effet, elle aurait souffert d’être le dick de sa mère. Et elle s’en libère, de manière émouvante, dans un film qui, nous touche par son happy end souvent fort éloigné de la réalité clinique à laquelle nous nous confrontons si souvent. Mais, attention ! Je ne dis pas que c’est un film génial qu’il ne faut en aucun cas manquer. Je dis qu’il est peut-être moins mauvais qu’il en à l’air. Le spectacle d’une centaine de jeunes filles dans une salle de cinéma un vendredi soir, presque exclusivement seules entre elles, m’a laissé songeur.

 

[1] Depuis, une aimable lectrice, Pascale Hassoun, apporta une correction : il est traduit et figure dans La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques. Comparez le titre du livre en anglais à celui du livre en français et vous comprendrez ma confusion.

[2] D. Winnicott, « Development of the Theme of the Mother’s Unconscious as Discovered in Psycho-Analytic Practice », Psycho-Analytic Practice, Londres, Karnac, 1989, 2010, pp. 247-250. Questionné sur le titre en anglais de ce livre, le site de la BNF donne La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques comme sa traduction en français. Je ne sais pas si ce recueil, traduit par J. Kalmanovitch et M. Gribinski, a retenu cet article en particulier. Le site de la Bibliothèque Sigmund Freud, parallèlement au titre de l’article de Winnicott, propose un autre, de Louise Grenier, « Les grands écrivains et leur mère, Journal des psychologues, n° 279 (2010), qui y apparaît comme étant associé au premier. J’en ai proposé une traduction ici au plus près de l’original, au vu des incorrections qui émaillent en général les traductions françaises de Winnicott.