Une nouvelle érotique? par Jean Allouch

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Une nouvelle érotique  ?

L’affaire Weinstein, entend-on dire un peu partout, aurait été suivie d’une importante lame de fond dont la formule serait : « Les femmes ont pris la parole. » Je voudrais, à ce propos, attirer l’attention sur un point qui ne paraît pas perçu jusqu’à aujourd’hui – tel le mot EUROPE écrit en si grands caractères sur une carte d’Europe qu’on ne le lit pas. D’une ampleur dite inégalée, cette prise de parole est donc centrée sur ladite « affaire » et toutes celles que l’on admet pareillement configurées (sans toutefois y aller voir de trop près). Une scène donc où figurent un homme, une femme et où intervient une certaine relation sexuelle faite d’un pouvoir de l’homme sur la femme reconnu abusif. Soit.

Cette scène est l’une parmi bien d’autres pas seulement possibles (ainsi, la « scène primitive », non pas à deux mais à trois personnages, ou encore la scène S/M), mais effectives, où un homme et une femme peuvent se trouver concernés (les problématiques homo et trans ne sont pas envisagées). C’est pourtant sur elle seule, cette scène, que se focalisent les débats, les questions, voire les passions. Autant dire que ces débats, ces questions, ces passions coulent dans le marbre l’affaire Weinstein. Il en va ici comme dans le christianisme où la scène de la Crucifixion a envoûté des millions de gens durant des siècles, s’est emparée de leur érotique en la logeant dans d’étroites limites tout en leur offrant une certaine manière de jouir (on attend pour très bientôt Les Aveux de la chair de Michel Foucault). Voici la même quasi-éternité offerte à la configuration Weinstein. N’est-ce pas trop d’honneur accordé au comportement de ce monsieur ? trop de poids ? trop d’importance ? Chacun en jugera.

Les radios, les journaux se font porteurs de certains énoncés qui déplient cette érotique dont on se demande si elle est si nouvelle qu’on le prétend. Ainsi celui-ci, entendu à la radio sans que personne ne s’en offusque : « Les hommes n’ont plus désormais qu’à se tenir à carreau. » Une certaine menace fait son entrée dans l’érotique, qui vise les hommes hétérosexuels. Tous ? Par qui donc de semblables énoncés auraient-ils pu être prononcés ? Réponse : par le maton ouvrant la porte de la prison au délinquant qui vient de purger sa peine ; par l’éducateur qui, après l’avoir puni, sermonne celui dont il a été rendu responsable. Toutefois, sans doute pas par le prêtre ayant absouts quelqu’un en confession. Et pas non plus par un psychanalyste. Quel prix en termes de liberté sexuelle se trouve payé par celle qui a tenu un tel propos ? Quelles limitations inflige-t-elle ainsi à son érotique ?

Autre phrase entendue : « Quand je dis non, c’est non. » Voici une version de « un sou est un sou », formule dont Lacan usa un temps pour éclairer ce qu’il entendait par « signifiant ». Dans l’un et l’autre cas, la seconde occurrence (« non » ou « sou ») n’a pas la même signification que la première et c’est donc seul le ton qui tentera de faire équivalentes ces deux significations. Quel ton ? Je ne vois qu’un mot pour le qualifier : « autoritaire », non pas au sens de ce qui fait véritablement autorité et qui est indiscutable pour qui reconnaît cette autorité, mais au sens de la voix féroce de ce que Freud dénommait « surmoi culturel ». Il s’élève contre rien de moins que le langage qui, on le sait depuis Ferdinand de Saussure, fait qu’un terme n’est rien en lui-même mais ne trouve sa valeur qu’en étant différent de tous les autres en usage. On voit mal comment ce mauvais tour joué au langage pourrait être dit une « prise de parole ». Les jeux de langage mis au service de la séduction sont tout de même plus subtils...

Le forçage du « Quand je dis non c’est non » ne porte pas seulement sur le langage, il ne méconnaît pas moins l’effectivité des relations érotiques. On hésite à faire valoir un seul cas, tant ils sont nombreux et tant la chose est connue. Dans Ma saison préférée d’André Téchiné, le personnage de Catherine Deneuve (signataire avec d’autres d’une désormais célèbre tribune parue le 10 janvier dans Le Monde) subit les assauts d’un bellâtre, repousse par deux fois non pas tant ses avances que son avancée (car il ne parle pas le bougre, il agit), pour, finalement, y consentir. Qui donc, homme ou femme, n’a l’expérience de relations sexuelles consenties qui se sont avérées sans bonheur ni joie ?

Voici prononcé le grand mot de cette érotique : « consentement ». On reste sidéré du peu de soin qu’on lui accorde et tout spécialement en le prenant dans l’étau d’une pensée binaire oui / non : un « non » qui serait un non, un « oui » qui serait un « oui ». On sait exactement, prétend-on, à quoi l’on consent. Établira-t-on la liste des mille caresses possibles dès lors que l’on s’engage dans un corps à corps charnel ? Ce consentement ne serait envisageable avec quelque sérieux que si l’érotique faisait bon ménage avec la maîtrise. Il n’est guère question de maîtrise dans les propos lus ou entendus ici et là, ou plutôt la maîtrise y figure au titre d’un implicite, tant elle va de soi. Elle est ce que l’on dit vouloir par-dessus tout en supposant que la libido s’y soumettrait. Cette intempestive volonté d’une maîtrise de la libido, une image de Libération (15 janvier 2018) la promeut sans jamais la problématiser

allouch weinstein

Voici une galéjade. Toute l’expérience érotique va là contre. S’il était un mot qui décrirait au plus près cette expérience, on le trouverait chez Jean de la Croix : « Va où tu ne sais pas, par où tu ne sais pas. » L’érotique met à mal la maîtrise, ce que les Grecs de l’époque classique savaient déjà.

L’exercice analytique lui aussi délaisse la maîtrise. L’analysant est invité à renoncer à une position où il se voudrait, où il serait maître de sa parole, à dire ce qui se présente à son esprit. Lapsus, symptôme, rêves l’ont averti que cette parole sienne n’était pas de part en part sous son contrôle. Suivant une belle expression d’Aragon conversant avec Neruda, les mots de l’analysant ne sont pas dressés, érigés, ce sont des « mots assis ».

Un seul « consentement » convient à l’érotique, celui que l’on s’accorde en renonçant à la maîtrise, l’effet attendu d’un plus de jouissance n’étant jamais assuré. Faute de l’admettre, on s’en remet à une moralité que conforterait, qui plus est, le juridique. Michel Foucault proposait que rien d’érotique ne fasse l’objet d’une législation. Seule la violence, disait-il, est condamnable. Ne pourrait-on plus s’en tenir là ? Devrait-on désormais soumettre l’érotique à cette tendance moderne à vouloir tout peser, évaluer, contrôler ? Bonjour tristesse.

Jean Allouch. Paris, ce 18 janvier 1018.

 

Comments (1)

Ce n'est pas rassurant quand un signifiant n'a qu'un sens, comme dans la psychose. Alors, neo feministes, sont-elles un progrès quand même? Peut être. En effet, les féministes de mon epoque nous avions déjà denoncé l'homme érotomane qui ne voyait dans nos non que des signes de oui. Mais au moins, à l'epoque "quand je dis non c'est non" était nuancé. Par contre, Freud a eu le merite de se demander ce que veulent les femmes. Comme si les femmes pouvaient le savoir, comme si "la confusion des sentiments" n'existait pas, comme si le paradoxal désir inconscient ne pouvait pas surprendre le sujet lui-même, homme ou femme... Un non n'est pas toujours un non mais il peut réellement l'être. A n'est pas A, OK. Mais comme parfois c'est réel et signe une limite à ne pas franchir, alors, il faut en tenir compte dans tous les cas. Après tout, le non de la mère, c'est le nom du père.

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