Lacan à Nice : De James Joyce comme symptôme

Lacan à Nice photo de Lacan

De James Joyce comme symptôme

Jacques Lacan

Présentation et transcription

Henri Brevière ( 20 avril 2018 )

Présentation de la conférence de Jacques Lacan à Nice « De James Joyce comme symptôme » le 24 janvier 1976.

Un enregistrement audio est joint à ce dossier.

Post Scriptum à ma présentation ci-dessous, en  2000, de la publication dans le N° 28 de la revue Le croquant de la conférence « De James Joyce comme symptôme », inédit de Lacan.

Henri Brevière ( 20 avril 2018 )

J'ai décidé  de proposer au site Oedipe.org de diffuser l'enregistrement inédit et unique de  la seconde conférence de Lacan à Nice « De James Joyce comme symptôme » que je détiens. Ce site installé depuis très longtemps dans le paysage de la psychanalyse francophone, connu de tous, que toutes les écoles et associations « fréquentent » est, de ce fait,  bien adapté, à mon avis, à la diffusion la plus large possible. Laurent Le Vaguerèse, au nom du site, a accepté volontiers cette diffusion sur Oedipe. Je  l'en remercie.

  Pour préparer la présentation de cette diffusion j’ai relu Les Cahiers cliniques de Nice numéro 1 de juin 1998, dont je parle dans ma présentation de 2000 ci-dessous. Ces cahiers publiaient en 1998 la première conférence de Lacan au Centre Universitaire Méditerranéen ( CUM ), « Le phénomène lacanien ».  J'ai aussi fait quelques recherches sur internet, j'y ai découvert  un document dont beaucoup parlent de façon élogieuse, Un amour de transfert. Journal de mon contrôle avec Lacan 1974-1981 de Élisabeth Geblesco.

Ce Journal a été publié  en 2008, mais comme je n'ai pas suivi l’édition pléthorique des ouvrages de psychanalyse, je n’en ai eu connaissance que ces jours-ci. Ce que j’ai lu dans ce Journal admirable, et fascinant à plus d'un titre a changé ma vision des conférences de Lacan à Nice, qui sont le sujet de ma présentation ci-dessous. Je n'avais pas du tout perçu le rôle essentiel, central, qu'avait eu Élisabeth Geblesco dans la seconde invitation de Lacan à Nice par le  CUM, et finalement dans les trois invitations de Lacan au CUM ( il y en a eu trois comme nous le verrons plus loin...).   

  À lire la présentation et le commentaire d’Élisabeth Geblesco de la première conférence du 30 novembre 74  « Le phénomène lacanien », dans Les Cahiers cliniques de Nice j'avais bien vu que c'était elle qui avait  accueilli Le docteur Lacan, elle, avec Jean Poirier, professeur d'anthropologie à l'université de Nice, directeur du CUM à l'époque et son collègue à l'université. Elle avait organisé le séjour de Lacan avec les « survivants » du « Cercle lacanien de Nice », « indépendant de toute école analytique », qu'elle avait créé quelques années auparavant. Dans ces cahiers figurent, avec son commentaire, sa transcription de la conférence à partir d'un enregistrement,  transcription à partir de laquelle Jacques-Alain Miller avait établi le texte. Mais dans son commentaire , comme je l'avais noté en 2000 en m'étonnant , elle ne fait aucune mention de la seconde conférence  du 24 janvier 76 et Philippe de Georges dans sa propre présentation n'en parle pas non plus. Et comme les lacaniens de Nice que j'avais questionnés à l'époque, en 1999,  m'avaient dit ne rien savoir de cette seconde conférence, même s'ils en connaissaient  l'existence, j'en avais conclu que cette dernière avait sans doute été organisée par le CUM seul, sans participation des lacaniens, ce qui à y repenser est bien sûr assez invraisemblable...mais cependant pas tant que ça...si on songe que dans cette occasion Lacan venait parler de James Joyce  dans un cycle sur la littérature, parler d'un auteur comme le faisaient tous les conférenciers de ce cycle, comme on le voit dans les articles de Nice matin ci-joints. Il aurait bien pu être invité par le CUM indépendamment des lacaniens de Nice, mais ce n'est pas le cas, on voit, dans son Journal, qu'Élisabeth Geblesco  a été en fait la cheville ouvrière de la seconde conférence, comme de la première , elle s'occupe de tout, rechercher un hôtel, elle y passe « 14 ou  18 heures » ( ça  je ne le dis pas à Lacan note-t-elle dans le Journal ! ), prévoir une excursion, une visite de Musée. Jean Poirier, elle ne le mentionne presque pas.

Comme je l'ai  dit, j'étais étonné en  2000 que les cahiers ne mentionnent absolument pas cette seconde conférence,  parce que  à mon sens il aurait été naturel que, présentant la première, ils l'incluent dans le  contexte de la venue de Lacan à Nice accueilli par des lacaniens de cette ville, le contexte « Lacan à Nice et ses deux conférences » disons.

Il n'en est rien, les lacaniens de l'Ecole de la Cause Freudienne ( ECF ) qui publiaient ce numéro 1 des Cahiers cliniques de Nice, même si eux n'étaient pas là en 1976, mais qui connaissaient l'existence de cette conférence,  devaient sûrement  savoir que Élisabeth Geblesco, l'une  des leurs depuis le début, depuis la création de l' ECF en 1964, avait été l'organisatrice de cette seconde conférence.

     La seconde conférence donc a été à mon avis  « passée sous silence » dans ces cahiers. Ça ne peut pas être un oubli pur et simple, ce n'est pas vraisemblable. Le plus vraisemblable, mais bon je peux me tromper, c'est qu'ils ont dû décider collégialement  de ne pas mentionner cette seconde conférence. Après tout ce n'était pas le sujet, ce qu'ils publiaient c'était  la première. Et surtout ils savaient tellement peu de chose de la seconde  que le mieux était de l'ignorer, de la passer sous silence complètement, ils n'avaient  pas d'enregistrement, pas de récit, de compte rendu, de témoignage un tant soit peu informatif, pas de notes d'auditeurs. 

La décision est prise et Élisabeth.G. elle-même,  qui pourtant en était l'organisatrice, n'en dira pas un mot.

Mais son silence à elle a sans doute une autre explication qui lui est personnelle.

Il pourrait s'expliquer par un autre silence, celui qu'elle  a décidé de garder, comme elle le dit dans son Journal, à  propos de cette conférence, je cite:

9 février 76

« Je n’écris pas sur la conférence de Lacan à Nice, ses prémisses et ses conclusions. Ce fut trop pénible, pour moi, pour lui. »

            Elle souhaite oublier ces moments pénibles. Ça expliquerait donc son silence dans les cahiers, mais on verra qu'en fait elle n'a pas réussi, dans ces cahiers, même si elle ne dit pas un mot de  la seconde conférence elle-même, à passer sous silence complètement le second séjour de Lacan à Nice, quelque chose va filtrer...

Mais que recouvrent ces  prémisses et conclusions, ce vocabulaire de la syllogistique ?

Et à  quoi renvoie ce « trop pénible » ?

Les prémisses ? Ça pourrait se rapporter à la préparation de cette venue de Lacan à Nice, qui avait été un peu  pénible, des  malentendus entre Lacan , Poirier et Elisabeth,  à propos de l'organisation du séjour de Lacan, s'étaient multipliés.

Poirier ? Élisabeth n'est pas tendre avec Poirier : « ce calamiteux Poirier » , « un homme borné, très mécaniste » et elle craint  qu'il ne la brouille avec Lacan « Pourvu qu’il ne m’ait pas brouillée avec Lacan. »

Je cite :

Le 13 octobre 75

     « J’ajoute que je ne sais pas pourquoi Poirier m’a téléphoné ; tout est vrai. Lacan a l’air de me croire mais il semble mécontent. Peut-être craint-il que je ne veuille jouer à l’Égérie ? »

Et le 27 octobre 75

             « J’ai reçu un coup de fil du calamiteux Poirier : Lacan devait me donner la réponse à moi ? ? ! Très compliqué, trop pour moi. J’ai eu avec lui une longue conversation, lui ai expliqué le sens de l’œuvre de Lacan, par exemple « instinct » chez Freud, pulsion. Sa vision à lui, Poirier, est celle d’un homme borné, très mécaniste − il devait rappeler, ne l’a pas fait. Pourvu qu’il ne m’ait pas brouillée avec Lacan. J’ai très peur de l’entrevue de tout à l’heure. »

              Je ne sais pas exactement ce qu'elle entend par jouer à l’Égérie ? Mais en tout cas une chose est sûre c'est elle qui  est vraiment la cheville ouvrière, c'est elle qui a fait venir Lacan à Nice, la première fois et la fois suivante, sans elle on aurait sans doute pas eu ces conférences « grand public » à Nice.

   Pour la première, à peine commencé son contrôle avec Lacan le 7 octobre 74, c'est sans doute elle qui a suggéré à Poirier, son collègue à  l'université, de l'inviter.

18 novembre 1974

« Il accepte avec soulagement que je m’occupe de voir avec Poirier (CUM) si son séjour est bien organisé matériellement : « Vous seriez formidablement gentille… » De même, à propos du Cercle lacanien : « Je serais très content de dîner avec vous. » »

      Elle organise aussi la  seconde conférence comme on l'a vu plus haut  et en lisant son  journal on s'aperçoit qu'elle aurait bien aimé aussi qu'il y en ait une troisième. Pour elle, Lacan devrait « venir » à Nice tous les ans ! 

le 7 décembre 76

 « Tout cela a été si bref que je lui demande avec beaucoup de courage, une des choses que j’avais à lui dire : « Est-ce que vous venez à Nice cette année ? » Là, il hésite, il garde ma main dans la sienne, et puis répond : « Oh, pas maintenant, pas maintenant. » Il a l’air ennuyé… J’ai des remords, peut-être que le CUM ne l’a pas réinvité à cause de l’année dernière et des réactions hostiles de l’auditoire… Je lui redemande si, plus tard… Il répond : « Pas maintenant », et ajoute d’une façon inattendue : « Vous faites du très bon travail à Nice ! » » ( cette fois c'est Lacan qui ne voudrait pas se brouiller avec Élisabeth en lui refusant quelque chose ! )

Puis le 13 juin 77

   « D’abord, invitation Poirier (il a tout à fait oublié qui est ***,  c’est gai !). Il n’a pas l’air content de retourner au CUM, ni mécontent, d’ailleurs. »

     Il  y a donc eu apparemment  une troisième invitation très souhaitée par elle et sans doute provoquée par elle auprès de « ce calamiteux Poirier » ! et qui n'a pas eu de suite. On en saura pas plus.

En fait  il n'y a pas eu de troisième conférence de Lacan au CUM. Ça se saurait... en tout cas... moi ! Je le saurais!... et...j'en aurais un enregistrement !!

On comprend, maintenant, le 7 décembre 76, ce qu'Élisabeth avait dit le 9 février 76  être « trop pénible » dans cette conférence du 24 janvier 74. Ce sont les  « réactions hostiles de l’auditoire ». Ce ne sont pas essentiellement donc  les préparatifs de cette conférence qui furent pénibles, d'ailleurs après les vacances de fin d'année les  malentendus à propos de  l'organisation sont oubliés, les relations se réchauffent nettement.

12 janvier 76

            « Avant de passer à mon client (j’ai failli oublier), veut-il que nous (j’appuie) nous occupions d’un autre hôtel puisqu’il était mal dans celui de la rue Saint-Philippe ? « Oui, mais deux chambres. − Je sais. » Il a dit presque timidement que ça n’a pas beaucoup d’importance, mais qu’il aimerait bien… Oui, il accepte volontiers de dîner avec nous, là, il a un bon sourire qui me réconforte beaucoup. Oui, il serait content qu’on lui fasse visiter des choses comme l’an dernier le Musée Chagall… Et il me remercie de m’en occuper.

« C’que vous êtes gentille d’vous occuper d’tout ça ! » Ça me réchauffe le cœur… »

 Maintenant on comprend le « trop pénible », il désigne sans doute les  « réactions hostiles de l’auditoire… » le 24 janvier

( Journal , 7 décembre 76 ci-dessus ).

                Ceci confirme ce que j'avais déjà perçu à l'écoute de l'enregistrement: l' auditoire n'était pas facile.  

Hostilité ? Je ne sais pas, en tout cas il y avait  du chahut, comme je le dis dans ma présentation, un témoin m'a parlé d'un petit groupe d’« anarchistes » venu pour chahuter Lacan. C'est ce qu'on entend bien dans l'enregistrement,  surtout à la fin de la conférence. Mais le reste de l'assistance aussi est assez bruyant et Lacan bien sûr s'en aperçoit au milieu de la conférence  « je sens, mon dieu, que peut-être l'assistance est lassée. »

 

Justement, nous nous demandions plus haut que pouvait  recouvrir ce vocabulaire de la syllogistique employé par Élisabeth Geblesco, prémisses et conclusions.

Nous pouvons à présent répondre, je crois. Ça ne peut pas être une simple façon de parler  de sa part , elle qui est toujours très précise. Je crois qu’elle pense à une sorte de syllogisme avec un malentendu au départ qui logiquement explique, en « conclusion », l’« hostilité » de l’auditoire, qu’elle a constatée. Elle ne veut pas formuler ce « syllogisme » parce que tout ça la désole,  mais elle le suggère. Ce serait à peu près le « syllogisme » suivant, à mon avis :

Majeure : On annonce que Jacques Lacan parlera de James Joyce et l’auditoire de ce cycle de conférences sur Art et Littérature, attend que le conférencier parle de James Joyce.

Mineure :  sans crier gare le conférencier parle d ’emblée de tout autre chose, de Freud, des présocratiques, de Kant, du langage, des paranoïaques et à partir de là un très long passage sur le noeud borroméen avec des dessins au tableau à la craie. Puis vient le parlêtre, l’Innenwelt et l’Umwelt, puis une phrase:

« l’homme parle ; les femmes, chose à quoi il faut s’attendre… les femmes parlent aussi…» (on est déjà à plus de la moitié de la conférence)

L’auditoire de la promenade des Anglais, interloqué, met un certain temps à réagir, puis il explose, le rire crée une sorte de détente après un long tunnel mais aussi une sorte de trouble. Puis arrive un très long passage  sur le langage, l’inconscient, la lalangue, les lapsus, le rêve etc. puis les symptômes, on est déjà au troisième quart de la conférence et on a pas encore parlé de Joyce, l’auditoire s’impatiente, grand brouhaha, Lacan hausse le ton mais il s’interrompt vite, il sent bien cette fatigue de l’assistance

Je sens, mon Dieu, que, peut- être, l’assistance est lassée » ) et il voit bien qu’il faut qu’il parle de Joyce.

Il le fait, un peu  ( ce peu est évidemment beaucoup pour les lacaniens,  mais pour ce public azuréen...). On est déjà au quatre cinquième de la conférence et finalement Lacan dans ce dernier cinquième, après quelques mots sur Joyce, revient à nouveau sur le noeud borroméen et enfin il  parle longuement de la « sphère armillaire, avec des dessins.

Conclusion du syllogisme : une attente déçue, « réactions hostiles de l’auditoire… », c’est la

« conclusion » d’Élisabeth Geblesco. Si elle n’explicite pas les prémisses dans son Journal, Élisabeth Geblesco formule cependant la conclusion du « syllogisme » : l’auditoire  a été hostile.

     Je crois que les prémisses que j’ai exposées et que, trop désolée, elle ne  voulait pas formuler,  ces prémisses expliquent la plus grande part de l’hostilité.

Voilà , ce Journal d'Élisabeth Geblesco éclaire cet épisode de la  vie de Lacan...à Nice, il explique aussi je crois pourquoi Lacan ne parle pas de cette seconde conférence à son séminaire, comme je l’avais noté dans ma présentation en 2000, alors qu’il y parle absolument toujours de ses interventions extérieures.

     Un dernier mot : comme Je disais plus haut, Élisabeth n'a pas réussi à passer complètement sous silence dans les cahiers cliniques en 1998, la venue de Lacan à Nice  fin  janvier 76. En effet, dans un beau lapsus, page 27 des cahiers  elle situe en novembre 74, pendant le premier séjour de Lacan, la visite au Musée Picasso d'Antibes:

« un très cordial dîner dans un restaurant fameux et une visite au Musée Picasso d'Antibes. »

Alors que dans le Journal le 6 février 76, elle situe cette visite  quelques jours avant, le 24 janvier 76 ,  date du second séjour de Lacan :

« (Je n’écris pas sur la conférence de Lacan à Nice, ses prémisses et ses conclusions. Ce fut trop pénible, pour moi, pour lui. La seule chose agréable : la visite avec lui du Musée Picasso à Antibes − il faudrait que je la note.) »

En 74 c'est le Musée Chagall qu'ils ont visité avec le docteur Lacan,

le 12 janvier 76 ( Journal )  Lacan évoque la visite au Musée Chagall, de 74, « l’an dernier »:

   « Oui, il serait content qu’on lui fasse visiter des choses comme l’an dernier le Musée Chagall… Et il me remercie de m’en occuper. « C’que vous êtes gentille d’vous occuper d’tout ça ! » Ça me réchauffe le cœur… »

Un lapsus...en 1998 : ce souvenir qui revient,  des années après, mais pas à sa place, le souvenir de  « la seule chose agréable »

« la visite  avec lui  du Musée Picasso » ...Ça dit tout

Publications citées

Les publications suivantes, pour deux d’entre elles citées dans le post scriptum, ont pour objet les conférences de Lacan à Nice et le Journal d' Élisabeth Geblesco :

Les Cahiers cliniques de Nice, n°1, juin 1998.

Topique 2010/3 (n° 112)  La temporalité du transfert

Un amour de transfert. Journal de mon contrôle avec Lacan 1974-1981 – 17 mars 2008. Éditeur : EPEL

Dans le midi de Lacan

Le mouvement psychanalytique dans le sud de la France

Par Nils Gascuel

Collection : Point Hors Ligne

Éditeur : ERES

 

Où trouver « le phénomène lacanien »?

Dans Essaim 2015/2 (n° 35)

Et on peut commander « Le phénomène lacanien» Tiré à part des Cahiers cliniques de Nice, n°1, juin 1998 au secrétariat de la Section clinique de Nice, pour 15 euros par exemplaire, port compris.

 

Le texte qui suit est ma présentation, raccourcie, publiée dans le N° 28 de la revue Le croquant en 2000, de la conférence « De James Joyce comme symptôme », inédit de Lacan. Dans ce numéro la conférence était accompagnée des fac-similés des annonces par le Centre Universitaire Méditerranéen (CUM) des conférences de Lacan de 1974 et 1976. Documents que j’avais trouvés en 2000 dans des archives du CUM aux Archives départementales à Nice. On trouvera ces documents dans des fichiers du présent dossier accompagnés aussi d'articles de Nice matin qui annoncent les conférences , ainsi que d'un montage photo que j'avais fait à l'époque pour la revue  ( Un passant considérable ).

Cette présentation qui date de l'année 2000 est précédée d'un Post Scriptum ci-dessus daté du 20 avril 2018.

Ma présentation en 2000 dans Le Croquant

 

Parler dans le vide absolu

Henri Brevière

« [...] qui me donnerait le sentiment que je n'ai pas parlé dans le vide absolu. »

Voilà comment Lacan s'adresse à son auditoire à la fin de cette conférence inédite que nous publions. Cela décrit assez bien, je crois, le caractère unique, dans l'ensemble de ses prises de parole publiques, des circonstances et du cadre - que je décrirai plus loin - dans lesquels il a accepté, ce jour-là, de parler. Quel contraste entre l’inquiétude qui s’exprime ici de s’entendre parler dans « le vide absolu » et la jouissance  qui s’exprimait quatre années plus tôt de « parler aux murs » « chez lui », à Sainte-Anne ! « Il est manifeste que les murs, ça me fait jouir » lançait-il à son auditoire de la chapelle de Sainte-Anne le 6 janvier 1972. Au Centre Universitaire Méditerranéen l'amphithéâtre a été conçu de telle sorte que l'orateur parle face à...la mer au-delà des murs.  

Mise à part la description des circonstances de cette conférence, je me borne, dans ce qui suit, à dire comment je me suis finalement trouvé en possession de cet inédit (in-audit) et pourquoi je me décide à le publier aujourd'hui dans la revue Le Croquant

C'est au milieu des années soixante-dix qu'un ami du Midi m'a apporté une conférence de Lacan à Nice enregistrée sur cassette. Après l'avoir écoutée, je suis resté très longtemps sans plus m'intéresser à cette cassette. J'ai toujours pensé que si j'avais cet enregistrement, beaucoup de gens devaient l'avoir aussi. Cependant, je ne le voyais jamais apparaître dans les différentes publications des textes de Lacan. La cassette était accompagnée de son titre : « De James Joyce comme symptôme », et de la date : le 24 janvier 1976. Ce n'est que récemment que j'ai découvert la mention faite par Lacan d'une conférence qu'il est allé prononcer à Nice sous le titre « Le phénomène lacanien » (on trouve cela dans le Séminaire XXII intitulé RSI) 1 ; il était facile d'en déterminer assez précisément la date : fin novembre ou début décembre 1974. Ceci ne correspondait pas à ma conférence et je ne trouvais nulle part, dans Lacan, mention d'une autre conférence à Nice. Je constatais par ailleurs que ses principaux bibliographes, Élisabeth Roudinesco et surtout Joël Dor, ne mentionnaient pas l'existence de ces conférences.

 je me décidais alors à aller sur place faire une petite enquête. Je découvris très vite une institution à la fois municipale et universitaire : Le Centre Universitaire Méditerranéen (CUM), qui programme, toute l'année et plusieurs fois par semaine, des conférences très grand public dans un magnifique amphithéâtre Art déco aménagé au début des années trente dans une villa du XIXe, la villa Guiglia, sise au 65, promenade des Anglais. J'appris ainsi que Lacan était bien venu deux fois de suite au CUM à un an d'intervalle, et je retrouvais les dates et titres des conférences dans les communiqués de presse diffusés par le CUM dans Nice Matin.

En étudiant l'enregistrement que je possédais, je vérifiais qu'il s'agissait bien de la seconde conférence « De James Joyce comme symptôme ». D'abord, Lacan y parle effectivement de Joyce, ensuite et surtout, il fait mention d'un voyage qu'il vient d'effectuer en Amérique. Ce voyage d'une quinzaine de jours, fin novembre et début décembre 1975, l'a amené dans des universités de la côte est : Columbia à New York, Yale et le Massachusetts Institute of Technology. On trouve les conférences prononcées pendant ce voyage dans le numéro 6-7 de la revue Scilicet, aux éditions du Seuil. Ceci se passait deux mois avant notre conférence de Nice.

Il y avait donc là deux conférences de Lacan dont je n'avais jamais vu aucune trace publiée un quart de siècle après qu'elles ont été prononcées et dont l'existence même n'était mentionnée nulle part, du moins pour la seconde. Était-il possible qu'elles n'aient pas été enregistrées, ou avaient-elles été enregistrées mais pas diffusées ? Pour essayer de savoir, je publiais dans le numéro 24 de la présente revue une note sur « Lacan à Nice » avec les communiqués de presse de Nice Matin et un appel à information.

Peu de temps après, j'appris que la première conférence « Le phénomène lacanien » venait de ressortir à Nice après vingt-cinq ans de confinement local. Elle est publiée dans Les Cahiers cliniques de Nice numéro 1, juin 1998, avec une présentation et des commentaires des personnes qui la détenaient. Curieusement, dans cette publication, il n'est fait aucune mention de l'existence de la seconde conférence. Des Niçois qui s'intéressent à Lacan savent bien qu'elle a eu lieu mais, apparemment, ils n'en ont aucune trace... Ce qui est bien étonnant. En tout cas, cela m'apprit qu'à Nice on n'avait sans doute pas cette seconde conférence. Finalement, alors que j'avais très longtemps pensé qu'elle était entre les mains de beaucoup de gens bien placés pour la publier, je devais maintenant penser que j'étais seul, peut-être, à en avoir eu un enregistrement. L'appel à information du numéro 24 du Croquant est resté pour l'instant sans réponse, je me dois donc aujourd'hui d'en publier une transcription afin que puissent en prendre connaissance tous ceux qui s'intéressent à l'enseignement de Lacan. Il faut souligner que cette conférence « De James Joyce comme symptôme » prend place dans un des cycles de la programmation du CUM pour l'année 1975-1976 : le cycle « Art et littérature ». Lacan y parle après Alain Decaux et avant Ionesco et Romain Gary ; le titre est évidemment de lui, ce qui n'est pas le cas de la première conférence dont le titre, « Le phénomène lacanien », lui avait été proposé par Jean Poirier, professeur d'anthropologie à l'université de Nice et secrétaire général du CUM à l'époque. Lacan avait « accepté » ce titre, tout en disant plus tard que c'était là une « peau de banane1 » qu'on lui avait glissée sous le pied !

J'ai essayé de proposer un texte lisible - mais sans atténuer les digressions et diffluences, sans gommer les bizarreries lexicales ou de prononciation que j'ai essayé d'éclairer en note - et en conservant beaucoup des caractéristiques de l'oral : hésitations, interruptions, silences, etc. J'ai indiqué par ailleurs, entre crochets, les réactions de la salle les plus perceptibles sur l'enregistrement (apparemment, la salle se manifestait assez fortement ce jour-là, le lecteur appréciera) parce qu'elles expliquent certains éléments du texte, et aussi parce qu'elles témoignent de la manière dont le discours de Lacan pouvait être reçu par un « grand public », sans doute largement ignorant de son œuvre et... indépendant de sa personne. C'est peut-être la seule fois où Lacan a eu à parler devant un tel auditoire, les auditeurs qui se rendirent à cette conférence, sans doute beaucoup d’ « abonnés », y allèrent pour entendre parler d'art et de littérature : de Ravel par Bernard Gavoty, d'Alexandre Dumas par Alain Decaux, de Cyrano de Bergerac par Pierre Bornecque etc., et de James Joyce par Jacques Lacan… Il est douteux que ces auditeurs, « abonnés » à ces conférences azuréennes, aient même su, ne serait-ce qu’un tant soit peu, qui était Lacan, d’où leur surprise perceptible dans

l’enregistrement. On y entend aussi des manifestations de chahut (un auditeur de cette conférence m’a dit qu’il y avait dans l’amphi, ce jour là, un petit groupe d’ «  anarchistes » qui étaient venus pour chahuter, c’est en effet sensible dans l’enregistrement. Ça prouve que eux, au moins, les seuls sans doute, dans cette assistance, connaissaient Lacan, au moins de « réputation »…)

 

Comme Lacan a toujours été très soucieux de savoir à qui il parlait on comprend que, ce jour-là, il ait eu le sentiment qu’il n’y avait pas de rapport entre lui et cet auditoire, le sentiment d’avoir « parlé dans le vide absolu. » Cela expliquerait aussi qu’il ne fait

aucune allusion à cette conférence dans son séminaire, ce qui n’arrive pratiquement jamais pour ses autres déplacements et prises de parole « extérieures ».    

Dans la transcription de l’œuvre orale de Lacan, le respect le plus scrupuleux possible de   cette oralité, comme j’ai essayé de le faire, est souhaitable. Cela pourrait contribuer (peut-être...) à réduire le caractère fantaisiste de certaines interprétations et paraphrases... et paraphrases de paraphrases, que l'on peut lire ici et là…

Cela dit, certains auteurs n’ont même pas besoin d’être égarés par des transcriptions douteuses pour produire des paraphrases échevelées. Certaines cependant ont au moins  le mérite d’être amusantes…par exemple celle-ci  rencontrée récemment et qui vaut son pesant de cacahuètes, elle est d’un membre important (en région) de l'Ecole de la Cause Freudienne, il affirme

« la conjonction impossible de la langue et du sexe »

et cela  dans un éditorial (  Editorial: L’ACF à l’heure de « L’Autre n’existe pas », Par Lettre, n°5, ACF-Rhône-Alpes ).  Je suppose qu’il a cherché par là à traduire à sa manière le fameux aphorisme de Lacan « Il n’y  a pas de rapport sexuel »   

Qu'a-t-il voulu faire en forgeant cette expression?  A-t-il cherché à atténuer ce qu’il pense être un impératif interdicteur...pas de rapport sexuel, un  rigorisme sévère de Lacan, en limitant à la langue le champ de son application : pas de rapport entre la langue et le sexe, impossible, interdit, quoi. Mais tous les autres rapports sont possibles… autorisés…

Ou bien, trouvant que  la formule du maître de la rue de Lille n’était  pas assez précise, a-t-il voulu la préciser ? : « il n’y a  pas de rapport sexuel »…ou pour être plus précis il n’y a pas de rapport possible entre la langue et le sexe…

Dans les deux cas c'est beaucoup d'audace de vouloir ainsi corriger le Maître. Aucun lacanien n'avait osé, avant lui, une pareille formule, aucun, sans doute, n'osera la répéter.

 

1 Le Séminaire, livre XXII, RSI, leçons du 10 décembre 1974 et du 11 février 1975.

Ci-dessous ma ( très bonne ! )  transcription de la conférence que des milliers de Lacaniens de par le monde se chargeront d'améliorer, à l'écoute de l'enregistrement, j'en suis sûr ...

                            

De James Joyce comme symptôme                                   

Jacques Lacan

Version corrigée. La première version a été publiée dans le numéro 28 de la revue Le Croquant

en novembre 2000.

Henri Brevière (  20 avril 2018 )

La Conférence « De James Joyce comme symptôme » fut prononcée le 24 janvier 1976 au Centre Universitaire Méditerranéen de Nice. Transcription, à partir d’un enregistrement, par Henri Brevière avec l’aide de Joëlle Labruyère pour le découpage et la ponctuation.

 

 

 

[…] (1) Dire… dire faire des rencontres… Heur h.e.u.r., c’est comme ça que ça se dit. Vous vous imaginez sans doute que… y a des rencontres bonnes ou mauvaises,

qu’y a du bonheur ou du malheur. Mais c’est pas vrai, y a que des rencontres.

 

 

 

On n’entend rien !

 

Vous n’entendez rien ?… Et comme ça ?

 

Oui, oui, oui…

 

Ça va ?

 

Oui.

 

      Je ne suis pas sûr d’avoir fait la meilleure rencontre. Sur le tard, quand j’avais…31 ans, y s’ trouve que j’ai rencontré à l’hôpital – puisque c’était là que j’avais été porté par le sort –, à l’hôpital qu’on appelle psychiatrique, une folle. Quoique je l’aie appelée  Aimée,  A.i.m.é,  accent  aigu,  e.,  ça  veut  pas  dire  que  je  l’ai  aimée.  Je  l’ai appelée comme ça. Ça veut plutôt dire que… qu’elle avait besoin de l’être. Elle en avait même tellement besoin qu’elle y croyait. Elle croyait qu’elle était aimée. Ça a un  nom  dans…  dans  l’affaire  psychiatrique,  on  appelle  ça  érotomane.  Ce  qui  ne veut pas dire tout à fait la même chose. Mais enfin nous nous contenterons de…de ce support, mythologique, Eros, généralement traduit par l’amour.

Erreur, ou accident ? Je n’ai pu me tirer de son cas, qui est publié dans ma thèse, qu’à recourir à Freud. Ce qui – c’est là le… c’est là la rencontre –, ce qui m’a fait glisser dans ce que j’appellerai la pratique freudienne.

Il s’est trouvé que… plus de vingt ans plus tard, je me suis trouvé dans le cas d’avoir à rendre compte de ladite pratique parce qu’on me le demandait.

 

En l’année 53 – je suis né   y a un temps à perte de vue ; si vous savez que ma thèse je l’ai faite en 32, il vous sera facile de reconstituer cette date de ma venue à ce qu’on  appelle  le  monde  –,  en  53,  j’ai  commencé  –  je  pratiquais  à  ce  moment-là depuis  ?…  depuis  38  à  peu  près  ;  l’année  38.  J’avais  donc  un  tout  petit  peu d’expérience, d’expérience derrière moi de la pratique qu’a fondée Freud, qui est la pratique de l’analyse.

J’ai cru, j’ai cru devoir, de cette pratique, en rendre compte.

Ce que je voudrais, c’est essayer aujourd’hui (depuis 53, y a des années qui ont passé, et je n’ai pas cessé un instant de… de m’efforcer de rendre compte de cette pratique).  Je  vais  tâcher  de…  puisque…  vous  êtes  là  à  m’attendre,  je  vais  tâcher de… je vais tâcher de vous dire ce qui m’en a paru, dès le départ, valoir la peine – car c’était plutôt une peine –, la peine d’être dit.

Freud représente, représente… heu… comme artiste… une tentative, la tentative de  maintenir  la  raison  dans  ses  droits……..  J’ai  essayé  de…  de  doctriner  ce  que représentait cette tentative qui, faut bien dire, est folle. Maintenir la raison dans ses droits,  ça  veut  dire  que  la  raison  a  quelque  chose,  quelque  chose  de  réel.  C’est certainement pas le premier à être parti de là. Y a même quelqu’un qui l’a dit, bien avant lui, qui a dit que le rationnel était réel.

Le fâcheux de… de ce quelqu’un, je veux dire le fâcheux de ce qu’il a dit, c’est qu’il a cru que la formule pouvait se retourner, et que de ce que le rationnel fut réel on  pouvait  conclure,  c’est  tout  au  moins  lui  qui  le  dit,  c’est  que  le  réel  était rationnel.

Il est très fâcheux que tout ce que nous savons, ou croyons savoir, du réel ne se soit jamais atteint qu’à démontrer que le réel, c’est ce qui n’a aucune espèce de sens. Nous voilà donc au cœur d’un vieux débat que, on ne sait pas trop pourquoi, on appelle philosophique ; mais il est certain que c’est bien ce qui, ce qui m’empêtre, c’est que, de philosophie, j’avais comme ça une petite bribe de formation, et que je me demande toujours jusqu’à quel point je ne fais pas quelque chose de l’ordre de cette  rengaine  qu’on  appelle  la  philosophie.  Puisqu’enfin,  la  philosophie,  depuis comme ça l’âge qu’on dit être des présocratiques, qui n’étaient loin d’être des idiots, qui ont même dit des choses qu’on est convenu d’appeler profondes… Freud a cru devoir se référer à certains de ces présocratiques, il n’a pas fait la socratisation de sa pratique. C’est, c’quant à moi, ce que j’ai essayé de faire. J’ai essayé de voir ce qu’on pouvait tirer d’un questionnement de cette pratique analytique.

La première réponse est évidemment liée au balancement de ce que je viens de dire : à savoir que si le rationnel est assurément réel, le réel… résiste. C’est pas une résistance  de  sujet  à  sujet,  comme  les  analystes  se  l’imaginent  trop  souvent,  c’est une résistance liée au fait que le réel, on se demande par quel biais, avec des mots, du bla-bla-bla en somme, nous pouvons nous imaginer l’atteindre. Car c’est un fait que, le réel, nous nous imaginons que, au moins par un petit bout, nous y avons atteint.  Y  a  un  nommé  Kant  qui  là-dessus  a  bâti  justement  ce  qu’on  appelle  sa philosophie, qui est peut-être le moment où, de philosophie, il s’agit le moins : c’est dans la mesure, historiquement, où Newton avait atteint à quelque chose qui… qui avait assurément ses mérites, à quelque chose qui ressemblait à… un touche au but quant au réel, c’est autour de ça que Kant a construit… a construit (ce qu’il amenait par   toutes   sortes   de   cheminements)   une   Analytique,   nommément   dite transcendantale, mais aussi bien une Esthétique, qui pour lui, ne l’était pas moins.

Le…le saisissant concernant Kant est que… c’est dans la Critique du jugement qu’il a  cru  devoir placer  son  approche  du  terme...  Bourre (2). Le  jugement,  c’est  quelque chose qui… qui va sensiblement au-delà de la démonstration, c’est quelque chose qui conclut… qui conclut par une affirmation concernant ce qu’il en est du réel.

Comment… comment se fait-il que nous en soyons là ? Je veux dire que Freud, qui…qui avait comme ça un petit bout de formation que nous pouvons considérer comme…  comme  contemporaine.  Comment  est-ce  que  Kant…  que  Freud… comment  est-ce  que  Freud  a  pu  dans  cette  filée,  vouloir  maintenir  le  réel  du rationnel  ?  C’est  ce  que  je  crois  avoir  éclairé  dès  mes  premières  émissions,  mes émissions doctrinales, en formulant que l’inconscient, c’était – ai-je dit à l’époque – structuré comme un langage, pour me répéter. Il est évident que, déjà là, se marque… se marque la difficulté. Parce que, qu’est-ce que c’est qu’un langage ? J’ai eu le temps, bien sûr, après m’être aventuré de cette façon, j’ai eu le temps de… d’y réfléchir… d’y réfléchir sur la base, sur la base de ceci : c’est que, il faut se faire comprendre, et comme  les  psychanalystes  n’ont  la  plupart  du  temps  pas  la  moindre  formation philosophique, ça m’a été une occasion de m’apercevoir que la philosophie, ça sert à ça, ça sert à élaborer la réalité à laquelle on a affaire. On appelle, dans Freud, je ne sais   pourquoi,   cette   réalité,   on   l’appelle   psychique.   On   n’a   pas   attendu   la philosophie pour parler de la psukê, la psukê est un rêve dont a hérité la philosophie.

Ma  patiente,  ma  patiente  qui  a  été  avec  moi  très  patiente  puisque  elle  m’a expliqué,  enfin…  toutes  sortes  de  choses,  elle  m’a  permis  de  me  rendre  compte que…que  la  paranoïa  c’est…  c’est  un  état  normal.  Y  a  rien  de  plus  normal  que d’être paranoïaque. Et c’est de ça, de ça que…que j’ai essayé de rendre compte, en somme.

J’ai essayé de rendre compte comment il se faisait que – ce à quoi j’ai été amené  beaucoup  plus  tard,  ce  à  quoi  j’ai  été  amené  (j’essaierai  de  vous  dire comment)  à  distinguer…  comme  poumant (3) ensemble,  trois  catégories  que  j’ai épinglées (je dis « épinglées » parce que, parce que… quand on couple des mots avec  des  catégories,  c’est  un  épinglage)  –,  ce  que  j’ai  épinglé  du  symbolique,  de l’imaginaire et du réel, ça voulait dire que, pour elle, ça ne faisait qu’un seul fil. C’est la meilleure façon qu’à l’heure actuelle je choisirais pour dépeindre ce qu’il en est du ou  de  la  paranoïaque.  L’imaginaire,  le  symbolique  et  le  réel,  pour  eux  –  eux  ou elles  –,  ne  font  qu’un  seul  fil…  Mais  chez  le  sujet  qui…  qui  se  croit  malin,  y  a quelque chose qui joue entre ces trois catégories : l’imaginaire, le symbolique et le réel sont distincts.

Puisque   on m’a apporté un tableau, je vais essayer de vous… [Le tableau articulé grince,  soupir  de  Lacan,  brouhaha  dans  l’assistance]  de  vous  représenter  comment  ça  joue. C’est pas pour rien que je les distingue dans cet ordre car, encore que la position de chacun puisse vous paraître à celle des deux autres strictement équivalente, ce n’est pas exact ; ce n’est pas exact en ceci que si je mettais le S là, à la place du R, et le R à la place du S, ça n’aurait pas la même portée. Qu’en d’autres termes, dans ce qui est  là  dessiné  au  tableau,  et  qui  s’appelle  un  nœud  borroméen  –  un  nœud borroméen  parce  que  c’est  inscrit  dans  les  armes  des  Borromées.  Les  armes  des Borromées  sont  faites  ainsi,  sur  la  base  de  cette  babiole  historique…  que…  ils s’étaient  résolus  à…à  se  solidariser  avec  deux  autres  familles  et  qu’il  était  inclus dans  on  ne  sait  quel  pacte  originel  que  si  l’un  d’eux  se  séparait  de  la  chaîne, puisqu’en  somme  c’est  une  chaîne  (c’est  pas  une  chaîne  comme  les  autres,  parce que  tout  le  monde  sait  qu’une  chaîne  c’est  fait  comme  ça  [  tout  au  long  de  ces paragraphes on entend distinctement le tracé de la craie sur le tableau  ], le fait qu’on enlève un des éléments de la chaîne n’en laisse pas moins les deux autres noués) ; et ce qu’ils voulaient exprimer dans ces armes, c’est que, à rompre l’un de ces cercles, de ces anneaux, maillons de la chaîne, les deux autres devaient se trouver libres. C’est bien ce que vous voyez ici. Supposez que le pacte soit rompu vous voyez bien – puisque  de  ces  deux  autres,  l’intersection  se  fait  de  ce  que  l’imaginaire  soit  au- dessus du réel –, vous voyez bien qu’ils sont libres l’un de l’autre. Ça ne saute pas aux  yeux,  ça  ne  saute  pas  aux  yeux  qu’il  y  ait  moyen  d’unir  quelque  chose  fait comme ça – c’est-à-dire quelque chose qui, on le sent immédiatement, ne fait pas chaîne –, qu’il y ait moyen avec un troisième élément de les unir ; c’est pourtant bien  simple,  il  suffit  que  le  troisième  élément  passe  au-dessous  de  ce  qui  est  au- dessous et au-dessus de ce qui est au-dessus.

[ les indications données par Lacan permettent de reconstituer ci-dessous les dessins faits  par lui ]

Lacan à Nice noeud 1

Comment je suis arrivé à considérer, avec une certaine préférence, cette chaîne borroméenne  ?  C’est  pas  facile  à  vous  dire  comme  ça,  mais  il  est  évident  que, comme pour Freud, ça a été lié au fait qu’il existe (4) qu’il existe des personnes qui sont en quelque sorte le vivant témoignage, le vivant témoignage de l’existence (5) de l’inconscient. J’ai parlé tout à l’heure de réel, maintenant je vous parle d’existence, les deux termes n’ont rien à faire ensemble. L’existence n’a rien à faire avec le réel. L’existence,  tel  tout  au  moins  que  je  me  suis  vu  imposé  l’usage  de  ce  terme, l’existence consiste en ceci… qu’il y a nœud. Qu’il y a nœud, et ici ce n’est pas un nœud que je viens de vous dessiner – un nœud, peut-être que tout à l’heure je vous montrerai  ce  que  c’est  –,  c’est  une  chaîne,  c’est  une  chaîne  borroméenne.  Cette chaîne borroméenne, elle m’a été imposée par ce que je viens d’appeler l’existence de l’hystérique, mâle ou femelle bien entendu. Pour l’hystérie, on pense – on pense peut-être à tort –, on pense que les femmes ont plus de don. Ce n’est pas certain. Avec   le   temps   on   s’apercevra   peut-être   que…que   les   hommes,   enfin…   y contribuent bien aussi.

Mais quoi qu’il arrive (et ceci en particulier peut bien arriver), quoi qu’il arrive, c’est du fait que… – dans le jeu de ces maillons, de ces maillons tels qu’ils fassent chaîne –,  que  le  jeu  de  ces  maillons  est  quelque  chose  qui  supporte,  supporte  très bien  la  notion  de  l’existence  parce  que  (suffit  de…  d’en  regarder  un,  n’importe lequel, le réel par exemple) c’est dans la mesure où il se coince, où il est capable par exemple de se réduire à ça, qu’il existe à proprement parler. Ceci suppose bien sûr l’admission, l’admission (6)...  du sens qui existe… dans ce que j’ai désigné depuis un moment  du  parlêtre,  le  parlêtre  que  j’écris  comme  ça.  Ça  a  l’avantage  d’évoquer  la parlote et ça a aussi l’avantage de faire s’apercevoir de ceci que le mot être est un mot qui a une valeur tout à fait paradoxale. Il…il n’existe, c’est le cas de le dire, que dans le langage. La philosophie bien sûr a embrouillé tout ça, de même qu’elle a fait de  l’héritage  de  la  psukê  –  qui  était  une  vieille  superstition,  dont  nous  avons  le témoignage dans tous les âges si on peut dire –, de même elle a parlé de l’ontologie comme si l’être à lui tout seul, ça se tenait.

 

      Il  est  certain  qu’ici  je  m’écarte,  je  m’écarte  de  la  tradition  philosophique…  je m’écarte  de  la  tradition  philosophique  et  je  fais  plus  que  de  m’en  écarter,  je  vais jusqu’à  mettre  en  suspens,  enfin,  tout  ce  qu’il  en  est  de…  de  l’ontologie,  de  la psychologie, de la cosmologie puisque, soi-disant, y aurait un cosmos. Le cosmos est  quelque  chose  qui…  qui  se…  s’épingle,  s’épingle  depuis  toujours  d’être strictement imaginaire, d’être strictement le double de ce qu’on imagine être… – d’un  nom  qui…qui  n’a  pas  été  choisi  au  hasard  –,  d’être  le  monde  intérieur  : l’Innenwelt. Est-ce que l’Innenwelt est l’image de l’Umwelt ? Ou est-ce que l’Umwelt est l’image  de  l’Innenwelt  ?  Il  est  tout  à  fait  clair  que,  depuis  le  temps  qu’on…  qu’on spécule, poétiquement, le cosmos – qui n’est pas pour rien marqué de cette note cosmétique  si  je  puis  dire,  de  cette  affinité  au  beau  –,  que  le  cosmos  est  rêvé comme   représentant   des   fonctions   qui   ne   sont   autres   que   celles   que   nous imaginons attenir à notre corps. Il y en a toutes sortes de signes, toutes sortes de signes dans ce qui a passé pour la production intellectuelle de ladite humanité.

       Ladite  humanité  n’est  évidemment  pas  sans  avoir  fait  quelques  avances.  Je  ne dirai pas quelques progrès, mais elle est arrivée, enfin, à sortir de son ronron, de son  ronron  poétique. 

Et  c’est  là  que  Freud  marque  le  coup  d’arrêt.  Si  je  dis,  si j’avance  que…que  Freud  a  dit…  a  voulu  sauver  le  rationnel,  c’est  bien  dans  la mesure où il tient pour solide, essentiel, consistant que l’homme parle ; les femmes, chose à quoi il faut s’attendre… les femmes parlent aussi… [ Rires, rires « nerveux », on pouffe de rire dans la salle, on s’esclaffe  ]

Vayeur!… Il est même probable, si nous en croyons le texte biblique, que c’est Elle, Elle avec un grand E, Elle, Ève, qui a parlé la première. Est-ce qu’il est certain que… que dans cette taquinerie féroce que Dieu a exercée sur Adam en lui faisant nommer les bêtes, rien ne prouve qu’Adam savait ce qu’il faisait, à savoir qu’il avait la  moindre  idée  de  ce  que  c’était  qu’un  nom  d’espèce  :  il  a  fallu  que  Dieu,  par dérision, le force à cette nomination pour qu’assurément (on ose, on ose l’espérer, rétrospectivement) ce… ça ait une suite. Mais par contre c’est de son cru, ou bien du  cru  du  diable,  qu’Eve  parle,  parle  pour,  à  Adam,  offrir  la  pomme,  la  pomme censée être ce qui va lui communiquer quelque chose comme un savoir.

Il  n'est  donc  pas  du  tout  tranché  si  l’homme  n’a  parlé  que  titillé  par  ce  Dieu féroce, féroce – et comme je l’ai entendu pour qualifier ce qu’on appelle le surmoi c’est-à-dire la conscience morale tout bonnement –, féroce et obscène, car tout ceci ne devait aboutir qu’à… qu’à des obscénités, à ce qu’on s’aperçoive de la dimension de l’obscène. C’est ce qu’on appelle en général le Beau qui, de ce fait, ne peut plus passer  pour  être  la  splendeur  du  Vrai  mais  bien  plutôt  ce  qu’il  a  de  tristement hideux. Il est bien sûr que ça ne manque pas, le hideux dans le vrai ; c’en est même au point que… que ce qu’il y a de plus difficile à obtenir, c’est que le vrai, on le dise un  peu  plus  qu’à  moitié.  En  fait,  c’est  bien  d’une  mi-partition,  d’un  mi-dire  qu’il s’agit pour tout ce qu’il en est du vrai.

Oui… Je m’abstiens bien sûr de toute nostalgie en cette occasion. Il n’y a pas lieu d’en avoir pour la simple raison qu’il n’y a nulle part où revenir. Contrairement à ce que…  dont  témoigne,  n’est-ce  pas,  le  dernier  artiste  à  s’être  occupé  de  l’Odyssée, Joyce  dans  Ulysses,  il  n’y  a  pas  de  nostos.  Ce  que,  Dieu  merci,  Freud  nous…  dont Freud nous assure, c’est bien que le seul nostos possible c’est le retour au ventre de la mère, et ce retour au ventre de la mère, c’est très évidemment ce qui ne se peut d’aucune façon, pour la simple raison que, quand on a été pondu, c’est fait et c’est sans  retour.  Il  n’y  a  pas  de  nostos,  il  n’y  a  pas  de  nostos,  et…  il  est  impossible  de satisfaire  au  vœu,  le  seul  nostalgique  qui  soit,  de  n’avoir  jamais  existé,  existé  pris dans le sens de l’existence de chacune de ces rondelles qui, ici, constituent la chaîne.

 Qu’est-ce qui a fait que, historiquement, Freud se soit déterminé à dire ceci qui me paraît l’essentiel ? L’essentiel que je suis loin d’avoir d’ailleurs résolu, en parlant d’un langage ; j’ai dit un langage parce que il semble bien que, dans tout ce qui existe de  l’ordre  de  la  langue,  il  y  ait  quelque  chose  de  commun  ;  quelque  chose  de commun qui est une haute abstraction, qui est que chaque langue a une syntaxe. Il faut vraiment abstraire beaucoup pour s’en apercevoir, mais il y a longtemps que c’est  fait  ;  y  a,  comme  on  dit,  une  certaine  conscience,  une  conscience  de  l’être parlant, une conscience du parlêtre qui a fait que de ça, il s’est aperçu, et c’est même pour  ça  que  dans  ce  qui  est  phoné  dans  une  langue,  on  peut  la  traduire  dans  une autre quelle qu’elle soit. Aussi loin que nous ayons fait le catalogue de ces langues, la  traduction  est  toujours  possible.  Là  où  elle  n’est  pas  possible,  c’est  dans  les langues que nous ignorons. Mais même si une langue est morte, on ne l’a vu que trop, on peut traduire n’importe quelle langue vivante dans une langue morte ; on y a  même  grand  avantage.  C’est  grâce  à  ça  que  se  perpétue  le  processus  dit  de  la pensée, dont bien sûr Freud ne prétend pas donner la clef  ni même d’aucune façon savoir ce que c’est. Ce qu’il sait, c’est qu’il y a quelque chose de l’ordre, de l’ordre du langage ; et pas seulement du langage : de l’ordre de lalangue la façon dont je l’écris, en un seul mot, ceci pour évoquer ce qu’elle a de lallation, ce qu’elle a de… de langué, de linguistique. C’est dans lalangue, avec toutes les équivoques qui résultent de tout ce que lalangue supporte de rimes et d’allitérations, que s’enracine toute une série de phénomènes que Freud a catalogués et qui vont du rêve, du rêve dont c’est le  sens  qui  doit  être  interprété,  du  rêve  à  toutes  sortes  d’autres  énoncés  qui,  en général, se présentent comme équivoques, à savoir ce qu’on appelle les ratés de la vie   quotidienne,   les   lapsus,   c’est   toujours   d’une   façon   linguistique   que   ces phénomènes  s’interprètent,  et  ceci  montre…  montre  aux  yeux  de  Freud  que  un certain noyau, un certain noyau d’impressions langagières est au fond de tout ce qui se   pratique   humainement,   qu’il   n’y   a   pas   d’exemple   que   dans   ces   trois phénomènes  –  le  rêve  [rire]  ,  le  lapsus  (autrement  dit  la  pathologie  de  la  vie quotidienne, ce qu’on rate), et la troisième catégorie, l’équivoque du mot d’esprit –, il  n’y  a  pas  d’exemple  que  ceci  comme  tel  ne  puisse  être  interprété  en  fonction d’une… d’un premier jeu qui est… dont ce n’est pas pour rien qu’on peut dire que la langue maternelle, à savoir les (7)  soins que la mère a pris d’apprendre à son enfant à parler, ne joue un rôle ; un rôle décisif  un rôle toujours définitif ; et que, ce dont il s’agit,  c’est  de  s’apercevoir  que  ces  trois  fonctions  que  je  viens  d’énumérer,  rêve, pathologie de la vie quotidienne : c’est-à-dire simplement de… de… de… de… ce qui se fait, de ce qui est en usage… en usage… la meilleure façon de réussir, ç’est, comme l’indique Freud, c’est de rater. Il n’y a pas de lapsus, qu’il soit de la langue ou… ou… ou… ou… de la plume, il n’y a pas d’acte manqué qui n’ait en lui sa récompense. C’est la seule façon de réussir, c’est de rater quelque chose. Ceci grâce à l’existence de l’inconscient.

C’est  aussi  grâce  à  l’inconscient  qu’on  s’essaie…  qu’on  s’essaie  de  résoudre  ce que nous pouvons appeler en l’occasion des symptômes. Il y a des symptômes, bien sûr, beaucoup mieux organisés, les symptômes dits hystériques, ou les symptômes dits obsessionnels [Grand brouhaha dans l’assistance], ils sont beaucoup mieux organisés, ils  constituent…  [Le  brouhaha  augmente…  Lacan  hausse  le  ton]  une  psukê,  une  réalité psychique, voilà ce dont le symptôme donne la substance.

Je sens, mon Dieu, que, peut-être, l’assistance est lassée. [On tousse dans la salle] Je veux donc simplement indiquer que je m’acharne, pour l’instant, sur un artiste, un artiste qui n’est autre que Joyce, je l’ai appelé Joyce le symptôme, c’est que je crois que le moment historique – Joyce et Freud sont à peu près contemporains. Freud est né évidemment, heu… une vingtaine d’années, vingt… un peu plus de vingt ans plus tôt, mais il est aussi mort, quoique très peu, avant Joyce. Que Joyce ait orienté son art vers quelque chose qui soit d’une [sic] aussi extrême enchevêtrement, c’est là le quelque chose que j’essaie d’éclairer heu... je dois dire que, vu ma… mon penchant, vu la façon dont je conçois maintenant ce qu’il en est de l’inconscient en tant que formant une consistance de nature linguistique, c’est par quelque chose d’analogue, puisque  du  même  coup  je  suis  amené  à…  il  faut  bien  le  dire,  à  symboliser  de  la même façon le symbolique, l’imaginaire et le réel, à en faire usage de maille (et je vous ai bien sûr passé là où je situe les coincements majeurs) heu..heu.. ça me sert s.e.r.t., mais je n’ai que trop souvent l’occasion de voir aussi comment, moi ou les autres,  ça  serre  s.e.  deux  r.  e.,  ça  serre,  ça  serre  ces  maillons,  et  je  pourrais  vous désigner l’endroit où je vois ce qu’il en est du résultat majeur, à savoir cette squeeze qui s’appelle le désir, et il y a longtemps que j’ai… montré que se supportait, que se supportait de l’image du tore ce qu’il en est de la demande, de la demande d’analyse particulièrement.

Bon… Mais ce Joyce, s’il s’est mis à viser expressément le symptôme – au point que  il  semble  qu’on  puisse  dire  que  dans  son  texte,  enfin…  le  pointage  du symptôme comme tel est quelque chose à quoi il s’est on peut dire consacré –, il est parti  de  quoi  ?  D’un  Dublin,  d’un  Dublin  comme  nous  l’appelons,  d’un  n’ville irlandaise où, manifestement, enfin… ni son père ni sa mère n’ont été pour lui de véritables  supports,  soutiens,  comme,  avec  le  temps,  nous  envisageons  que  les choses devraient être, devraient être pour produire un résultat ; il est très curieux que Joyce – qu’il ait été ou non informé de l’existence de Freud, ce n’est pas sûr, ce n’est pas sûr, beaucoup s’exercent à en donner des preuves… il n’est pas sûr qu’il était en tout cas à la page. Et c’est probablement à ça que nous devons le fait que dans  son  oeuvre,  puisque  oeuvre  il  y  a,  le  fait  que  dans  son  oeuvre,  il…,  c’est l’embrouille, l’embrouille des nœuds, qui se trouve faire le tissu, le texte essentiel de ce  qu’il  nous  apporte,  mais  il  le  fait  si  je  puis  dire  en  toute  innocence  –  il  est extrêmement  frappant  que,  pour  quelqu’un  comme  lui  qui,  dans  son  oeuvre

dernière, Finnegans Wake, a tellement joué de la sphère et de la croix, il est tout à fait étonnant qu’il ne lui soit, pas plus qu’à jamais aucun autre, venu à l’idée que, de la sphère  et  de  la  croix,  [Il  dessine]    y  a  autre  chose  à  faire  que  ce  qui  en  est  fait coutumièrement, à savoir… à savoir une sphère surmontée ou surmontant la croix.

sphere armilaire

Quand vous voyez une sphère armillaire, qui est à peu près quelque chose qui se dessine comme ceci : les trois cercles, qui se référent aux trois plans dans lesquels l’usage du cercle pour représenter la sphère se justifie ; dans ces trois plans, vous voyez  que  il  s’agit  d’une  même  sphère  concentrique  à  elle-même,  au  lieu  que  ce dont il s’agit, ça serait que l’un des trois cercles… l’un des trois cercles dépasse un cercle  médian,  et  qu'aussi  bien  le  troisième  opère  de  la  même  façon  à  condition étant en dehors de ce cercle transversal que je dessine ici – vous voyez comme il est déjà… que… rien que… difficile rien que d’en parler… –, qu’étant en dehors de ce cercle  transversal  il  passe  en  dedans,  comme  vous  le  voyez  ici,  du  cercle  sagittal. Jamais personne ne s’est avisé de représenter ainsi une sphère armillaire ; alors qu’il est bien évident que la sphère armillaire, déjà en elle-même – du fait d’être sous deux  autres  cercles  à  ses  pôles,  disons…  mais  sous  seulement  un  dans  son diamètre –, déjà implique le jeu de cet ovale, qu’il suffirait en quelque sorte d’un peu plus solliciter pour s’aviser qu’il peut être opéré autrement. Je veux dire que ce quelque-chose que vous voyez là tel que je viens de le dessiner… et il faut ici que j’efface bien sûr, non… pas ceci, il faut ici que j’efface ce qui est là. Alors que ce qui est là, ça n’est rien d’autre que ce qui, mis à plat, donne la chaîne borroméenne. Que  personne  n’ait  songé  à  faire  partir  une  géométrie  élémentaire  de  ce  premier usage du nœud qui est ici offert, si je puis dire, c’est là bien ce qu’il y a de plus remarquable, et c’est c’ par quoi, pour l’instant, j’essaie d’éclairer un certain nombre des choses de notre technique.

Alors, je serais reconnaissant de… – si on veut bien me faire cette grâce –, je serais reconnaissant à quiconque voudrait bien s’en faire le porteur de m’apporter quelque chose qui… qui me donnerait le sentiment que je n’ai pas parlé dans le vide absolu. Je veux dire que si on me donnait, enfin… quelques questions, plus elles seront naïves [Rires], plus ça me paraîtra encourageant. J’ai eu à cet égard beaucoup de  satisfaction,  beaucoup  de  plaisir  quand  j’ai  fait  récemment  une  virée  en Amérique : c’est fou ce que les Américains sont… sont plus disposés à se risquer dans  un  questionnement  que…  enfin,  ça  a  bien  sûr…  ça  a  bien  sûr  d’autres inconvénients… J’ai eu… c’est là que j’ai pu voir, n’est-ce pas, que… c’est là que j’ai pu  voir  que  monsieur  [Lacan  est  interpellé,  fort,  par  une  voix  de  femme  :  «  Monsieur…  »  Suite difficilement  compréhensible.  Rires]  monsieur  Moon  avait  du  succès.  Monsieur  Moon avait évidemment beaucoup de succès… Je n’y ai même pas avisé (8)... ha… a… a… a… heu… je n’y ai même pas mis l’accent, n’est-ce pas, je crois que, il y a un fil, un fil  qui  tient  Freud  qui  est  celui…  qui  est  ce  qu’on  appelle  le  plus  opposé  à  la confusion mystique, n’est-ce pas. Cette confusion mystique est bien entendu ce qui nous menace toujours. La mystique, c’est exactement équivalent à ce que j’ai appelé tout à l’heure la paranoïa, n’est-ce pas. Je ne vois pas d’ailleurs ce qui empêcherait la prolifération de la mystique, puis… à partir du moment où je dis que la paranoïa c’est l’état le plus normal.

Mais j’aimerais que quelqu’un me pose une question (9)

(1) Le tout début de la conférence manque dans l’enregistrement.

(2) Le  mot  prononcé par Lacan peut s’écrire comme ça : Bourre. Il ne semble pas qu’il y ait d’accident d’enregistrement ou autre… L’hypothèse la plus vraisemblable, pour toutes sortes de raisons intérieures et extérieures à la conférence (en particulier, bien sûr le contexte: la Critique du jugement ), est qu’il a voulu prononcer le mot « beau ».

(3) Ici, non plus, pas d’accident et le mot prononcé ne peut s’écrire que comme ça poumant, un participe présent. C’est un néologisme. On peut le justifier et l’expliquer si on se souvient par exemple de la métaphore par laquelle Lacan caractérise la psychanalyse : « L’analyse, c’est le poumon artificiel grâce à quoi on essaie d’assurer ce qu’il faut trouver de jouissance dans le parler pour que l’histoire

continue. » (Interview, France Culture, juillet 73.) On peut aussi noter, dans la présente conférence, comment Lacan nous dit que lenœud borroméen ça serre (lui ou les autres) : le nœud borroméen peut jouer, se serrer et se desserrer, respirer, comme une sorte de poumon ! Et encore ce passage de la leçon du 9 décembre du séminaire Le Sinthome , Lacan y parle de la manière dont il a été reçu aux États-Unis : « J’y ai été aspiré, aspiré dans une sorte de tourbillon, qui, évidemment ne trouve son répondant que… que dans ce que je mets en évidence par mon nœud. » (Lacan décrit donc ici son nœud borroméen comme une sorte d’aspirateur, et ceci un mois et demi avant de« forger », à son propos, le néologisme poumant ). On sait que, par ailleurs, Lacan définissait la psychanalyse comme une pratique de bavardage : le bavardage… une respiration du langage ? Et il y a beaucoup d’autres passages dans son œuvre où Lacan mentionne la respiration et le poumon. Voilà… toujours et encore le poumon… le poumon poumant. Le poumon, vous dis-je !

 

(4) Il faut savoir qu’à l’époque de cette conférence Lacan écrivait ex-siste et ex-sistence. C’est ici perceptible dans sa prononciation, mais comme il n’a pas éprouvé le besoin de le signaler à son présent auditoire, nous écrivons ces mots comme il est d’usage.

(5) Idem

(6) Peut-être manque-t-il ici un ou deux mots dans l’enregistrement au retournement de la cassette.

(7) On dirait plutôt : le soin pris… etc. Pour éclairer cette formulation (fautive ?) de Lacan, nous citerons un passage d’une conférence prononcée deux mois seulement auparavant à Yale University, le 24 novembre 1975 : « je veux dire que les soi-disant phases orale, anale et même urinaire sont trop profondément mêlées à l’acquisition du langage, que l’apprentissage de la toilette par exemple est manifestement ancrée dans la conception qu’a la mère de ce qu’elle attend de l’enfant – nommément les excréments – […] Je proposerai que ce qu’il y a de plus fondamental dans les soi-disant relations sexuelles de l’être humain a affaire avec le langage, en ce sens que ce n’est pas pour rien que nous appelons le langage dont nous usons notre langue maternelle ». (Scilicet n° 6/7, 1976, éditions du Seuil, Paris.) Et dans « l’autre » conférence de Nice

« Le phénomène lacanien », on trouve ceci : « C’est là que, toujours, l’inconscient s’enracine. Il ne s’enracine pas seulement parce que cet être a appris à parler quand il était enfant, si sa mère a bien voulu en prendre la peine, mais parce qu’il est surgi déjà de deux parlêtres. ». « La peine », une formulation proche de « le soin », mais peut-être… plus sûre !        

(8) Lacan, déstabilisé, emploie ce mot : avisé, à la place de ce qu’il voulait dire – il vient de l’employer plusieurs fois de suite déjà, peu de temps auparavant –,puis il se reprend.

(9) S’il y a eu des questions et des réponses, elles ne figurent pas sur l’enregistrement.

Ci-dessous  : la conférence de Jacques Lacan :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comments (1)

Je remercie Laurent Le Vaguerèse ( LLV ) d'avoir illustré, avec une "photo" de Sherlock Holmes, l'annonce de ma publication sur Oedipe.org de l'enregistrement de la conférence de Lacan, et de mon enquête. Comme Sherlock, pour "enquêter", j'utilise en effet aussi une loupe, c'est internet. C'est celle qu'utilise abondamment tous les "enquêteurs" aujourd'hui. En m'aidant du journal d'Élisabeth Geblesco, d'un n° de la revue Trames et surtout d'Internet j'ai réussi à retrouver les principaux acteurs liés à ces venues de Lacan à Nice. Je n'ai pas beaucoup d'espoir de retrouver un enregistrement de la première conférence "Le phénomène lacanien", mais sait-on jamais... Par contre je pense pouvoir recueillir, entre autres " documents", des témoignages d'auditeurs qui ont assisté à ces conférences de Lacan au CUM. Il va sans dire que Je et nous faisons appel à tous les lecteurs qui pourraient nous donner des informations qui iraient dans le sens de ces recherches. Voici déjà deux documents que je trouve intéressants : Lien ci-dessous, deux communiqués de presse de Nice matin http://www.oedipe.org/sites/default/files/users/uid-3042/profile/documents/deux_documents._conference_lacan_a_nice_0.pdf On voit à travers ces documents ce que les uns et les autres attendaient de Jacques Lacan ce 24 janvier 76 au CUM. Le professeur d'anthropologie Jean Poirier, qui a rédigé le communiqué de presse, Nice matin, ci-joint, attendais, lui, comme on le voit, que le conférencier, psychanalyste, dise comment l'interprétation psychanalytique pouvait "éclairer les modèles socio-culturels" à travers l'œuvre de Joyce. La très grande majorité sans doute des auditeurs de cet après-midi sur la promenade des Anglais, habitués des conférences sur la littérature et qui suivaient, comme " abonnés", le cycle " Art et Littérature " ( voir le communiqué de presse ci-dessus ) s'attendaient sans doute à quelque chose d' analogue à ce qu'il avaient dû entendre les semaines précédentes sur Appolinaire, Cyrano de Bergerac et Alexandre Dumas, des considérations sur les auteurs, biographie et œuvres, " vie et œuvre", de l'" Histoire de la littérature" ou de l'" Histoire littéraire" même si le titre de la conférence, dans cette occurrence, laissait prévoir quelque chose d'autre d' un peu énigmatique ? Devant ces attentes, les quelques paroles de Lacan sur Joyce, au plus une dizaine de minutes sur 1 h 27 de conférence, sont à peu près celles qu'il prononçait à l'époque dans son séminaire devant un auditoire très averti, initié. Dans ces conditions, par exemple, que pouvait comprendre ce public du CUM de cet emploi extrêmement singulier que fait Lacan du mot symptôme ? Je cite : "mais ce Joyce, s’il s’est mis à viser expressément le symptôme – au point que il semble qu’on puisse dire que dans son texte, enfin… le pointage du symptôme comme tel est quelque chose à quoi il s’est on peut dire consacré". Viser et pointer le symptôme dans son texte... Très énigmatique, Je pense, pour le public de cet après-midi là au CUM, à Nice, même si on est dans une région de pétanque...

Henri Brevière