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Ce texte est publié conjointement dans le numéro 22 de la revue « Che Vuoi ? » « malaise dans la réglementation » consacré à l’amendement Accoyer et ses suites.

Comment l’appeler, ce fichu amendement ? Accoyer ? Mattéi ? Dubernard ? 18 quater ? (quoi taire ?) Article 52 de la Loi de Santé Publique (dernière appellation officielle) chaque nom marque un tournant, une hypothèse, un rapport de force, un moment du débat. Il n’est pas dans mon propos, pour l’instant, d’articuler chacun de ces temps, mais il est clair que c’est en particulier dans l’analyse datée du contenu du site oedipe: Forum «petit journal», la lettre «oedipe info» ainsi que les vidéos, que les chercheurs puiseront une part importante du matériel dont ils auront besoin.

Raison pour laquelle, notamment, car il y en a d’autres ne serait-ce que la non-parution à ce jour des décrets relatifs à l’application de la loi - le forum reste ouvert et les articles disponibles en archives pour ceux qui souhaitent s’y replonger hors la hâte qui a présidé à leur écriture voire à leur lecture au cours de l’année écoulée.1

Si les coups ont parfois volé assez bas, ne faisant ni l’économie de l’injure ni celle de la calomnie, il faut souligner que ce ne fut que de façon occasionnelle et pour tout dire accessoire. Globalement, cette confrontation fut au contraire l’occasion d’un approfondissement des questions fondamentales que pose à la psychanalyse et aux psychanalystes le rapport à la psychiatrie, à l’État, au soin et au champ de la santé, à la psychologie, au savoir et à l’université, ainsi qu’aux associations qu’ils se sont données pour en organiser l’exercice et la transmission.

Il serait certainement bien excessif et bien présomptueux de dire que ce débat n’aurait pas eu lieu en l’absence du site œdipe, mais par contre, il me semble qu’en l’absence du site œdipe, celui-ci aurait sans doute pris un tour assez différent et aurait eu à pâtir gravement d’un certain nombre de manques et de partis pris.

On peut, à plus d’un titre, questionner le désir de légiférer qui s’est manifesté une nouvelle fois dans ce pays à l’occasion de ce débat et aussi en interroger les origines. Elles sont, sans aucun doute, multiples et je ne ferai ici qu’énumérer rapidement celles qui me semblent fondamentales : Moins les instances européennes que les organisations de psychothérapeutes qui depuis longtemps ont entrepris dans l’ensemble des pays européens et de façon efficacement coordonnée – elles n’en font d’ailleurs pas mystère - cette demande de reconnaissance officielle, moins les psychanalystes eux-mêmes qui cependant avaient fini par s’attendre à ce coup2, que certains dirigeants d’associations de psychiatres ayant trouvé appui chez des êtres humains qui se trouvaient être aussi des responsables politiques.

C’est sans doute, faute d’avoir pris en compte la crise majeure que traverse actuellement la psychiatrie en France, ainsi que la part prise par l’aspect consommation de la santé et du « mieux vivre » qui s’est faite jour au cours de ces dernières années dans l’évolution des mentalités de nos concitoyens, que beaucoup de psychanalystes sont passés au cours de cette période de l’étonnement à l’incompréhension.

La psychiatrie française d’abord. Elle se meurt par défaut d’âme et surtout de combattants, les effectifs étant en chute libre. La psychiatrie fut de contention, de mise à l’écart, de description entomologique, mais elle ne s’est jamais contentée de cela dans les temps modernes au moins. La psychanalyse lui a un temps fourni à la fois un supplément d’âme et un outil pour soigner à un moment où l’un et l’autre lui manquaient cruellement. Elle a retrouvé dans l’action des médicaments et diverses techniques de conditionnement psychiques dites psychothérapeutiques une efficacité apparente que la psychanalyse lui promettait surtout pour demain et surtout pour les patients qu’elle ne voyait plus.

Constatant qu’elle avait perdu au profit des seuls psychanalystes le luxe de penser la maladie mentale et la douleur de vivre, voire celui de trôner dans les médias à la place désignée du sage et au profit des généralistes le droit de distribuer les neuroleptiques dont l’absence d’effet secondaire a permis à tort d’assimiler la prise à celle d’un cachet d’aspirine, certains ont conclu à sa disparition programmée.

La situation présente, certains psychanalystes enfermés dans leur tour d’ivoire ne s’en sont, me semble-t-il, pas émus outre mesure, a conduit au retour de quelque chose que l’on pensait disparu à jamais : la rue fait de nouveau office de « Cour des miracles ». On y retrouve, quasiment abandonnés à eux-mêmes et en tout cas mêlés, les fous, les indigents de toutes sortes et la misère sous toutes ses formes .Quant au traitement de la souffrance psychique, il se trouve réduit à la distribution de médicaments et à la mise en place de programme sociaux.

Que faire alors de la psychiatrie dans ce dispositif sinon de la dissoudre dans la santé mentale, la cantonner dans l’expertise ou l’inviter à se replier dans les rares asiles qu’on voudrait bien lui laisser gérer.3 A quoi certains psychiatres, ont voulu apporter une réponse dont la naïveté apparaît pourtant confondante : « la santé, le soin : c’est nous4 » faisant de la psychopathologie l’étendard de ralliement, niant le fait que cette dernière était devenue le rendez-vous de toutes les contradictions dans un rapport de force où la pensée devait à tous les coups sortir perdante et tout particulièrement celle issue de la psychanalyse comme le fameux rapport de l’INSERM nous l’a fort opportunément rappelé.

Le « citoyen consommateur » ensuite qui est de plus en plus mis en demeure de faire fonctionner la machine à user de la plus value. Le psychanalyste s’aperçoit soudain avec effroi que lui même se trouve pris, bien plus qu’il ne le pensait, dans un processus où la médecine a déjà plus qu’un pied. Où il s’agit de fournir au mieux offrant pécuniaire de la psychothérapie à tire-larigot. Une situation où l’État entend se situer dans le droit fil de la loi Kouchner, en garant du rapport commercial au sein d’une économie libérale dans laquelle la plainte du sujet est assimilée à un bien comme un autre et traité comme tel. Sans doute faut-il ici rendre hommage à nos aînés, à la psychanalyse en général et aux analystes français en particulier qui ont contribué à s’opposer et par là même à retarder pendant de nombreuses années un processus qui semble aujourd’hui devoir l’emporter. À plus d’un titre, c’est sans doute la situation passée qui constituait une exception dans le paysage mondial et la montée en puissance du capitalisme triomphant.

De la démocratie

On sait que sous ce vocable on trouve bien des choses diverses et pas toutes très ragoûtantes. Parfois même, ce système semble bien affecter de se déliter sous nos yeux à force de mensonges d’État et de manipulations diverses. Mais, a contrario, ce qui s’est déroulé l’an passé m’a paru susceptible de nous redonner à tous quelque espoir. En effet, nous avons pu voir sous nos yeux se dérouler un débat démocratique au Parlement et intéressé par son détail, découvrir au fur et à mesure, le jeu des discussions parlementaire et des navettes entre l’Assemblée Nationale et le Sénat.

Cette dernière institution, souvent décrite comme le refuge de tous les conformismes et destinée avant tout, à maintenir l’immobilisme au profit des classes possédantes, cette institution donc, nous est apparue – aussi et contradictoirement - comme un lieu de travail et de réflexion.

On notera cependant que pour que le débat ait lieu et que l’institution parlementaire fonctionne correctement, une mobilisation citoyenne et médiatique est indispensable. Si celle-ci n’avait pas eu lieu, l’amendement Accoyer aurait très bien pu passer inaperçu, voté en séance de nuit par quelques députés plus ou moins informés. Cette mobilisation a permis le jeu normal des institutions et le bicamérisme a donné le temps aux différentes opinions de s’exprimer.

On notera aussi que les nouveaux médias permettent mieux qu’auparavant, de s’informer du travail parlementaire notamment grâce à la diffusion en direct des débats à la télévision et sur internet et à l’accès aux textes et aux amendements ce qui n’était absolument pas possible pour le citoyen lambda il y a seulement de cela quelques années. (On en trouvera le détail dans les vidéos des débats parlementaires toutes extrêmement précieuses et instructives5)

Nous avons découvert le rôle des Commissions parlementaires et de leurs rapporteurs, le jeu de manipulation des débats en séance par le groupe majoritaire, l’importance des rencontres et pressions exercées par l’opinion publique sur les représentants du peuple, la diversité des réflexions de ces derniers, leur intérêt ou leur agacement devant les demandes de rendez-vous que nous leur réclamions, la personnalité de certains ministres etc.…

Bref on peut dire que cette année aura été riche d’enseignements de tous ordres et que les politiques auront été en cette affaire, beaucoup moins indigents dans leur réflexion qu’on n’aurait pu le craindre.

Certains parlementaires en sont sortis grandis et il est normal de le souligner : Jean-Pierre Sueur, Marie-Christine Blandin, Michel Dreyfus-Schmidt, Claude Évin pour ne citer que ceux qui me viennent en mémoire avec une mention spéciale à l’ancien ministre communiste Jack Ralite qui non seulement prononça au Sénat un discours qui mérite d’être salué par la hauteur de vue dont il témoigne,6 mais qui a tenu ensuite à être présent dans les rencontres organisées par certains groupes et de rappeler à cette occasion aux analystes que leur présence et leur réflexion étaient indispensables dans les débats de société dont à son grand regret, ils sont trop souvent absents. Bref, en cette affaire, les politiques n’ont pas démérité.

Cela n’a pas toujours été le cas, hélas, du côté des associations analytiques qui ont opté le plus souvent pour la langue de bois. Très tôt, celles-ci ont revendiqué leur légitimité au nom du nombre de leurs adhérents, alors que ces derniers n’avaient pas ou peu été consultés. Et que dire des analystes-50% dit-on- qui n’appartiennent à aucune association psychanalytique et qui, de fait, se sont trouvés bien malgré eux « représentés » par le « Groupe de Contact ».

Certes, il ne faut pas uniformiser à l’excès, car chaque association, grande, moyenne et petite a eu son fonctionnement propre et l’appellation « Groupe de Contact » a fini par masquer les différences d’approche de ses composantes. Leur hétérogénéité est d’ailleurs un argument pour ceux qui voient de façon très prochaine ce groupe se disjoindre.

Certains dirigeants de ces associations ont pris la peine d’expliciter leur position et de l’argumenter bien que tardivement, d’autres ont profité de leur présence pour diffuser une information qu’ils jugeaient décidément trop confidentielle. Mais enfin l’impression d’ensemble demeure.

Un temps envisagé, le projet d’une rencontre ouverte à tous, et que j’appelais de mes vœux, ne s’est finalement pas réalisé. Dès lors les échanges n’ont pu réellement avoir lieu sinon avec tous du moins avec un très grand nombre d’analystes et d’autres professionnels impliqués dans le processus législatif, que par l’intermédiaire d’internet et principalement pour les psychanalystes par l’intermédiaire du site oedipe.

Faute de mieux il aura fallu s’en contenter. Et c’est à la fois me semble-t-il l’intérêt dans ce débat de l’existence du site oedipe mais aussi sa limite.

L'opposition menée en ordre dispersée, par Elisabeth Roudinesco en s'appuyant sur les médias, par Jacques-Alain Miller (en se fondant sur son association, quelques intellectuels et happy few et sa capacité de tribun), par René Major, Franck Chaumon, Pierre-Henri Castel, Roland Gori, Christian Jeanclaude, Jean-Michel Louka, et même un juriste François-R. Dupont-Muzard et bien d'autres, n'a jamais pu vraiment trouver un moyen autre qu' « Oedipe» pour s'adresser à tous.

Le seul véritable débat dont nous nous sommes d’ailleurs fait l’écho 7s’est déroulé tardivement à l’initiative de l’Inter associatif, la rencontre organisée par le « Manifeste » arrivant trop tard et sans véritable unité entre les organisateurs.

Mais la place de l’Inter associatif est bien problématique. Que représente-t-il vraiment aujourd’hui ? Chacun, me semble-t-il, s’y est exprimé en son nom et ceux qui l’ont fait, ont le plus souvent fait connaître une position radicalement opposée à celle adoptée par l’association dont ils sont adhérents.

Une seule association enfin à ma connaissance s’est tenue volontairement du début jusqu’à la fin en dehors du débat : l’École Lacanienne de Psychanalyse.

Au sein des associations psychanalytiques, l’École de la Cause Freudienne pour des raisons qui tiennent à la stature de Jacques-Alain Miller, à sa connaissance des médias, à sa capacité de tribun, et à l’impérieuse nécessité qu’il avait de sortir du piège de l’isolement dans lequel les autres associations ont tenté de l’enfermer et de le marginaliser, a su donner à ce débat la dimension politique qui s’imposait pourtant. Comme on aurait aimé précisément que cette réflexion, que ce combat soit celui de toutes les associations psychanalytiques. Le fracas n’en est pas obligatoirement l’insigne mais les débats feutrés et les discussions de couloir non plus.

Que Jacques-Alain Miller ait pu, en cette occasion adopter une position qui l’honore, est difficile à reconnaître tout particulièrement pour ceux qui s’opposent à lui depuis tant d’années et qui connaissent sa face noire. Mais ils ont pu sans doute se rassurer sur leur opposition persistante en constatant sans surprise que lorsque l’issue s’est révélée incertaine, les communiqués multiples tout comme les canaux d’information mis en place par l’ECF - toujours plus ou moins à sens unique - se sont subitement tus, laissant chacun dans une même ignorance de ce qui était hier urgent à faire connaître et tout à coup se perdait dans le silence. Là encore, pas la moindre explication à ce brusque revirement.8

Pariant sans doute sur des jours meilleurs ainsi que sur le probable éclatement du « Groupe de contact » entre sa composante SPP et les groupes lacaniens, Miller et l’ECF sont retournés à un mode d’action beaucoup moins expansif et beaucoup plus discret. Là encore, l’analyste lambda ou le citoyen intéressé par le débat auront dû se contenter de constater le changement subit de comportement. Là encore, en continuant à fournir l’information et à permettre le débat hors tout argument de circonstance, le site oedipeaura démontré son utilité et sa pertinence.

Sur quelles bases et avec qui s'est organisé le débat ?

Tout au long de l’année écoulée, les positions de chacun ont évolué, « l’opinion générale » a fluctué. Pour ma part, je me suis astreint à publier sur le site oedipe même les opinions les plus éloignées de mes propres positions, car chacune m’a paru représenter une part de vérité.

J’ai un peu hésité avant de mettre en place le Forum. Je redoutais le déferlement d’une littérature que j’aurais été contraint de lire venant de partout ou au contraire à publier sans lire. Cette position étant évidemment intenable ne serait-ce que pour des raisons de responsabilité juridique, restait la question de savoir ce qu’il fallait éliminer et ce qu’il convenait de publier ? Car le soupçon de partialité vient aussitôt à l’esprit. J’ai donc finalement choisi de tout lire au début du moins puis de lire outre les messages qui m’intéressaient, les messages qui risquaient de poser problème en termes juridiques de responsabilité ou seulement en termes de courtoisie.

Mon objectif était de faire en sorte que chacun, de l’Ecole de la Cause Freudienne à la Société Psychanalytique de Paris puisse trouver avantage et intérêt à venir sur le site oedipe. Pour cela il était essentiel que chacun puisse y trouver une part de ses propres arguments et aussi que des propos par trop virulents ne viennent laisser croire à un parti pris du régulateur.

Je n’ai volontairement mis de côté que les propos injurieux, (un certain nombre m’étant d’ailleurs adressés directement …) les mises en causes personnelles, et tout ce qui relevait du coup de gueule non argumenté. Rétrospectivement, j’ai constaté que j’avais écarté très peu de messages. Mais pour écarter peu, il faut lire avec attention. Étant donné que la frontière tout en étant claire dans ma tête, flirtait de très près avec des précipices, un grand nombre de messages ou d’articles ont été lus et soupesés plutôt deux fois qu’une. 9

Quelques rappels à l’ordre bien sentis, notamment sur l’absence d’attaque personnelle, l’argumentation du raisonnement et surtout le rappel que je gardais la possibilité de ne pas publier les articles ne respectant pas ces règles, ont provoqué un phénomène d’autorégulation que je n’assimile pas à de l’autocensure car ils n’ont pas porté sur les arguments eux-mêmes ni sur les positions des uns et des autres. J’ai également pris soin de toujours prendre la parole de façon argumentée pour dire ma propre opinion.

Il est certain que, comme tout média ouvert, les critiques se sont montrées plus virulentes, plus nombreuses et fournies que les messages de soutien. Une appréciation superficielle des choses voudrait dès lors assimiler ce concert majoritaire de reproches, notamment à l’encontre du « Groupe de contact » à une position officielle du site. Je me suis au contraire toujours efforcé de fournir l’information la plus complète et la plus équilibrée et de bien distinguer mes propres positions des avis des uns et des autres.

Respecter un équilibre dans les prises de position a constamment représenté un véritable casse-tête. D’abord, comme je l’ai dit, parce que les informations ont été données par le « Groupe de contact » de façon extrêmement parcimonieuse. Ensuite parce que très longtemps beaucoup d’analystes connus par leur propension à prendre position dans les débats, des congrès, les publications sont restés étrangement silencieux : nécessité de la réflexion, attente de savoir ou le vent allait tourner, caractère inhabituel du problème soulevé avec notamment la nécessité de prendre une position tranchée dans le débat ? Tout éléments sans doute à prendre en compte dans l’origine de cet étrange silence mais qui a rendu le processus bien difficile à équilibrer au niveau de l’argumentation des uns et des autres.

Il m’est arrivé souvent d’écrire aux interlocuteurs dont j’écartais le message en leur expliquant pourquoi je l’avais fait. Dans le plus fort de la bataille cela ne m’a plus été possible faute de temps et je le regrette car c’était pour moi un moment de réflexion important sur mon travail. Toujours sur un fil, j’ai bien souvent eu la crainte d’être, par une faute d’inattention de ma part, par un manque de réflexion, une erreur de jugement, soudainement précipité dans le vide. J’en suis sorti complètement épuisé.

Sans doute ce travail peut-il s’assimiler à un travail de journaliste, mais je ne me suis pas senti très éloigné non plus du travail de l’analyste dans son invitation à dire. Dans cette mise en mots, la façon de dire m’est presque toujours apparue plus importante que ce qui pouvait être dit, plus révélateur en tout cas de la personnalité, des positions et arrière-pensées éventuelles de mes interlocuteurs. Tel qui énonçait des vues proches des miennes parfois m’insupportait bien davantage que les propos de tel autre qui pourtant me paraissait bien éloigné de mes propres positions.

Aujourd’hui, j’en suis convaincu, chacun dans ce débat doit être considéré moins parce qu’il a dit ou par telle position qu’il aura prise que de la manière dont il a ou non défendu ses opinions. C’est à mon sens à cette aune que l’action de chacun des acteurs devra être considérée.

Certaines règles se sont imposées à moi dès le début. Je me suis ainsi efforcé de séparer l’information du commentaire, de donner toutes les informations, et au besoin d’aller les chercher sur les sites des associations, et partout où cette information se trouvait. Je me suis également efforcé de donner la parole à chacun, de façon équilibrée. Je me suis interdit d’interrompre le débat pour des raisons politiciennes, même si parfois il m’est arrivé de ralentir la publication pour faire retomber un peu le couvercle du chaudron, calmer un peu les esprits, attendre un article qui permette d’équilibrer tel ou tel propos. J’ai également fait le choix de séparer, dans la mesure du possible, entre le « petit journal » et le forum ce qui ressortait du commentaire plus ou moins spontané et ce qui était issu d’une réflexion plus élaborée. L’intérêt du « petit journal » étant de permettre de garder de façon permanente en « vitrine » les principaux arguments développés par les uns et les autres, en particulier à l’intention de ceux qui ne suivaient le débat qui se déroulait sur le Forum de manière épisodique, ou ceux qui se trouvaient par exemple à l’étranger.

Durant toute cette affaire, mon téléphone n’a pas arrêté de sonner et je suis resté en contact avec chacun, poursuivant en coulisses les discussions qui avaient lieu sur le net. Je dois remercier profondément et chaleureusement tous ceux qui m’ont aidé dans cette tâche. Je dois une pensée particulière à ceux qui m’ont, tout au long de cette longue marche, envoyé des textes et fait parvenir des informations glanées ici ou là. je tiens à leur dire toute ma gratitude car leur travail fut aussi modeste et discret qu’efficace. Je remercie bien sûr Danièle Lévy qui a repris les manettes du Forum quand je suis parti quelques jours pour souffler un peu et qui a accompagné tout ce parcours de sa réflexion et de ses conseils.

Le rôle des médias nationaux

Les médias nationaux ont accordé une certaine place à ce qui se jouait au Parlement autour de la réglementation d’abord des psychothérapies puis dans un second temps, du titre de psychothérapeute. Mais d’autres évènements se déroulaient simultanément sur la scène nationale autant qu’internationale : de la situation en Irak aux élections régionales puis européennes, de la réforme de la Sécurité Sociale à la renaissance de manifestations racistes et xénophobes, les raisons n’ont pas manqué aux médias nationaux de n’accorder qu’une place limitée aux débats qui portaient sur ce projet de loi.

Les journaux reçoivent à chaque soubresaut du milieu analytique une foule compacte de textes divers qu’ils sont sommés de publier. Or ces textes, pour pouvoir être publiés doivent intéresser une part non négligeable des lecteurs du journal en question et ne peuvent occuper qu’une part limitée de la place disponible.

Dans ces conditions, il n’est absolument pas possible pour la rédaction de publier tous les textes qu’elle reçoit. D’autre part,le style des articles est rarement à l’unisson de ce qu’en attend le lecteur moyen. On ne s’adresse pas à l’ « opinion éclairée » pour reprendre une dénomination qui a déjà servi, comme on s’adresse à ses collègues. Pour l’oublier trop souvent les psychanalystes s’en prennent aux journalistes qui bien sûr n’en peuvent mais.

En fournissant à la fois une information ciblée, accessible de façon permanente, s’adressant pour l’essentiel à un public spécialisé, et qui plus est gratuit, le site oedipe.org a proposé la configuration la plus adaptée à la situation et a, je crois, fourni l’information que chacun attendait. Élargir sans cesse le débat à ses enjeux majeurs : le conflit avec les Thérapies Cognitivo-Comportementalistes, la mise en position de consommateur du citoyen, le rôle de l’État dans la validation de la formation analytique, (un comble !) La place de la psychiatrie et ses rapports avec la psychanalyse, la place de l’Université et ses rapports avec la psychanalyse, la disparition progressive des psychanalystes formés ailleurs que dans les UER de psychologie, etc.… tel a été mon souci constant associé à celui de ne jamais être partisan dans mes interventions et dans ma régulation de l’information ainsi que d’éviter autant que faire se peut d’opposer les purs gentils aux méchants négociateurs.

Si le site oedipe.org a pu jouer son rôle dans cette affaire, c’est que ce mode d’échange est apparu particulièrement pertinent en l’état actuel de la société et du mouvement psychanalytique. Internet est un média qui colle à notre époque où chacun éprouve la nécessité de trouver des informations en étant libéré des contraintes horaires (d'où par exemple le succès des radios d’information comme France-info). Au passage, c’est également un outil particulièrement précieux pour les analystes qui ont souvent peu de temps, ne souhaitent guère être dérangés pendant qu’ils travaillent et dont les horaires de disponibilités sont rarement en phase avec ceux de leurs concitoyens.

Par ailleurs, une certaine méfiance s’est faîte jour concernant l’indépendance des médias. La possibilité d’intervenir directement, ou de joindre le responsable que l’on connaît et que l’on croise par ailleurs rend plus proche et moins anonyme cette information. Cela n’exclut pas les manipulations. Certaines lettres d’information diffusées largement par les laboratoires à destination notamment des médecins en est une preuve suffisante.Cependant, il reste possible en usant de ce média d’une façon intelligente, de s’en faire un allié dans la récolte de l’information dont chacun de nous a besoin.

D’une certaine façon et même au-delà de mes espérances, la crise que vient de traverser le mouvement psychanalytique est venue justifier la pertinence d’une réflexion née dans les années 90 Que cette réflexion ait trouvé sa manifestation concrète à l’époque où Serge Leclaire, Danièle Lévy Jacques Sédat et Lucien Israel lançaient leur manifeste au sujet de « l’ordre des psychanalystes » ne relève en rien du hasard.

Déjà, à l’époque, la question des rapports de la psychanalyse avec l’État ainsi que les questions concernant les rapports de la psychanalyse avec le politique et la société étaient au cœur de nos préoccupations et les débats déjà enflammés. C’est encore et toujours cette tension entre le politique et la psychanalyse, entre le social et les manifestations de l’inconscient, entre l’Histoire et la forme que prennent la demande et le symptôme qui me semblent essentiels. Ils sont trop souvent oubliés par les analystes eux-mêmes qui pourtant les redécouvrent de loin en loin comme une évidence trop longtemps délaissée.

Les particularités de la situation française

La situation française présente un certain nombre de particularités qu’il est bon de rappeler.

Bien sûr, il y a la séparation en trois blocs les tenants de l’IPA, les Milleriens de l’ECF et les associations regroupant les lacaniens divers et variés . Mais il y a surtout, la masse de ceux qui ne sont inscrits dans aucune association et qui participent pourtant à la vie du mouvement analytique par des travaux en petit groupe, des interventions ou des participations à des associations multiples, des congrès, qui écrivent des livres etc.

Comme a pu le dire un jour Mustapha Safouan si l’existence des associations analytiques est indispensable à la psychanalyse le fait d’adhérer à une association ne l’est assurément pas. Or cette particularité touche, pour ce qu’il en apparaît, près de 50 % des psychanalystes. Situation sans équivalent ailleurs qu’en France.

Internet n’est sûrement pas la solution miracle aux conflits associatifs, le sésame de la démocratie. Ce serait pure naïveté que de le croire. Y compris sur internet, il est tout à fait possible de manipuler l’information ou simplement de rester entre soi. On peut se contenter de lire les informations diffusées par son association et de circuler au sein des différents sites contrôlés par celle-ci.

Pour aller voir ailleurs, même sur internet, il faut un peu d’initiative. Chacun sait bien ce qu’il en coûte de chercher parfois à savoir : vous vous souvenez de Scilicet .Eh bien ce « tu peux savoir » me paraît aujourd’hui tenir à peu près de la définition de l’information démocratique vue par la rédaction de la Pravda de la grande époque. « Tu peux savoir ce que pensent les autres analystes et pas uniquement eux », telle pourrait être la devise du site œdipe. On en aurait eu bien besoin au temps de la dissolution de l’EFP !!!

De la pureté en psychanalyse

J’oserai dire qu’il en est de la psychanalyse comme de la judaïté dans sa confrontation à l’essor du christianisme, que c’est d’abord une question d’identité. Je suis entré en politique comme je suis entré en analyse en 1968. J’ai, au cours des évènements de 68, vu comment les groupes d’extrême gauche manipulaient les assemblées, si j’en ai gardé une certaine amertume, j’ai aussi beaucoup appris et cet apprentissage m’a servi par la suite au sein du mouvement psychanalytique où j’ai pu constater les mêmes dysfonctionnements. Je le dis aujourd’hui, les psychanalystes ont décidément un rapport bien singulier avec la politique. Quant aux associations qu’ils ont fondées, il me semble qu’il reste beaucoup de chemin à faire pour que chacun s’y sente à l’aise et en confiance et que s’organise la « res publica », ce lieu ou les opinions divergentes s’affrontent. Le site oedipe.org est une tentative pour que ce lieu soit possible et en tout cas, il a pour objectif d’y contribuer à sa mesure.

Malgré tous les démentis cette situation me semble résulter d’une idéalisation du fait associatif et d’une sous-estimation de l’aliénation sociale. Sans doute bien peu de psychanalystes soutiendraient-ils qu’ils voient leur association - avant tout j’évoque ici les associations lacaniennes - comme le lieu d’expression d’une vision idéaliste de la société. Pourtant, il n’y a, à mon sens, pas d’autres raisons que celle-là à la multiplicité des scissions jusqu’à ce que j’apprenne que cela ferait marque de fabrique et que ce signe vaudrait par là même, reconnaissance par l’État. Que cherche-t-on en effet par de multiples divisions sinon à trouver enfin l’or pur ?

Ne voit–on pas Freud y céder dans son projet d’anneau rassemblant les seuls vrais psychanalystes et qui devaient bientôt devenir eux aussi l’objet de tous les soupçons et de toutes les querelles. Oui, je crois qu’il faut enfin renverser la tendance, qu’il ne faut plus reconnaître le mouvement psychanalytique dans ce mouvement de recherche de la pureté mais dans son mouvement de recherche de la confrontation et de la diversité. Jusqu’à quelle limite c’est la question essentielle ? Soit celle de l’identité de la psychanalyse et du mouvement psychanalytique. Unique ou multiple , Freudien ou/et lacanien, l’avenir dira si l’entité « mouvement psychanalytique » peut ou non continuer à exister et à se revendiquer comme tel.

L.Le Vaguerèse

  • 1.

    Site oedipe :http://www.oedipe.org

  • 2.

    Cf « une histoire du groupe de contact » in oedipe « le petit journal »

  • 3.

    Cf le rapport Piel-Rolland sur la psychiatrie en France

  • 4.

    Sur ce dernier point,il n’est pas inutile de citer cette phrase du rapport moral 2003 de l’Association des Psychiatres Français « le problème paraissait pourtant simple : dans psychothérapie il y a thérapie, qui renvoie aux soins et donc à la médecine et à sa spécificité » Jean-Michel Havet secrétaire général.

  • 5.

    Les vidéos des séances du Sénat de l’Assemblée Nationale ainsi que le compte-rendu filmé du « Forum des psys » organisé le 15/11/2003 par J-A Miller peuvent être commandés : chèques de 20 euros à l’ordre de l’association « oedipe sur internet »

  • 6.

    « le petit journal » site oedipe.org

  • 7.

    le « petit journal » oedipe.org

  • 8.

    on nous annonce pour février , un nouveau forum portant cette fois sur le dossier partagé en médecine.

  • 9.

    C'est encore le cas aujourd'hui puisque certains me demandent aujourd'hui des rectifications sur des propos tenus il y a déjà plusieurs mois et ce sous peine de poursuites.