le parti d'en rire

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Le parti d’en rire

Je suis venu à la psychanalyse par le biais des multiples avatars de ma vie personnelle et des événements de Mai 68 . Je ne suis évidemment pas le seul parmi les analystes, à être le "produit" de cette époque. Toute une partie de ceux qui gravitaient autour de l’Ecole Freudienne de Paris en ont été marqués, qu’ils aient été ou non directement impliqués dans des groupes militants.

Dans l’analyse qui a été faite des difficultés rencontrées par les sociétés analytiques, notamment en France, c’est l’approche proprement psychanalytique qui a été privilégiée. Pour ma part il me semble qu’une telle approche aboutit pour l’essentiel à une impasse, car elle feint d’ignorer la dimension politique et historique du problème, dimension dans laquelle s’inscrit le mouvement psychanalytique. La théorie psychanalytique peut certes apporter un certain éclairage dans cette difficile question, mais celui-ci m’apparaît aujourd’hui trop mis en avant.

Voir dans les clivages entre les groupes analytiques un reflet des divergences théoriques ou une simple conséquence des affrontements personnels, néglige le fait que les associations psychanalytiques sont plongées dans l’Histoire et que les dirigeants de ces associations, affrontés à la question du pouvoir, ne font que traduire l’état d’avancement ou de non-avancement devrait-on plutôt dire, de cette question dans la société d’aujourd’hui.

Pour beaucoup des analystes formés dans les années 70, la psychanalyse a fonctionné comme renoncement au politique, comme issue au deuil d’un premier espoir "que ça change" et qui avait rapidement sombré.

Cet espoir a fait long feu. La situation à l’Ecole Freudienne de Paris en fut la plus parfaite illustration. Tout ce que nous avions en son temps dénoncé dans la société française, se retrouvait au sein de l’Ecole Freudienne de Paris. Ceux qui seraient tentés aujourd’hui d’idéaliser cette époque seraient simplement victimes de la nostalgie du passé

Des voix, peu nombreuses, se sont élevées à l’époque pour dénoncer les pratiques qui avaient cours au sein de cette déjà vénérable institution, mais la plupart des acteurs de cette indigne comédie ont joué le jeu du pouvoir avec plus ou moins de bonheur et d’habileté dans la surenchère.

"On dénonce régulièrement le peu d’intérêt culturel des jeunes générations d’analystes, en contraste avec la curiosité bouillonnante, parfois brouillonne, mais souvent féconde, qui animait les premiers psychanalystes."(…) cela tient surtout à l’indicible ennui qui se dégage de nos réunions, congrès et revues psychanalytiques." J.Clavreul

J’avais pour ma part, pris le parti d’en rire, un rire quelque fois un peu"jaune" j’en conviens. Comme l’ennui était le symptôme à combattre, on se retrouvait après au café, pour boire, parler, déconner et partager les affres de notre pratique débutante.

La dissolution, puis les luttes de plus en plus violentes qui ont ensuite opposé les uns aux autres ont accentué alors le sentiment d’amertume et l’affect dépressif chez beaucoup de ceux qui avaient mis en avant un idéal, une recherche au moins d’une certaine authenticité. Dans cette période qui suivit la dissolution de l’Ecole Freudienne de Paris, l’année 1989 fut une année charnière.

C’est en tout cas en1989 que nous avons conçu, avec Délia Kohen et Christine van den Berg, le projet Œdipe, un projet un peu fou il faut bien le reconnaître.

La situation en 1989

La situation était en 1989 assez sombre pour tous ceux qui n’appartenaient pas à l’Ecole de la Cause Freudienne ou à la Société Psychanalytique de Paris et qui voyaient dans l’évolution de la situation un risque pour l’avenir même de la psychanalyse. Chacun pouvait en effet constater une extrême parcellisation des groupes déchirés par des rivalités personnelles et des enjeux de pouvoir multiples et épuisants, l’impossibilité de faire évoluer les deux principaux groupes constitués à l’époque : la Société Psychanalytique de Paris d’une part et l’Ecole de la Cause d’autre part, dont les structures paraissaient à beaucoup d’entre-nous comme contradictoire avec la conception que nous avions de la théorie, comme de la pratique de la psychanalyse.

Passer par les arcanes de l’un ou l’autre de ces deux groupes nous aurait placés en contradiction avec notre histoire et avec ce qui nous avait permis de nous autoriser à pratiquer la psychanalyse. Adhérer à la SPP c’était renoncer à l’enseignement de Lacan et à tout ce que nous avions défendu, endossant un passé qui n’était le nôtre que par choix mais que nous assumions. Adhérer à l’ECF c’était faire semblant de n’avoir pas vécu la période de sa création, période dans laquelle nous avions été directement impliqués.

Quelles étaient les autres possibilités ?. Tous les groupes de la diaspora lacanienne étaient affrontés à des difficultés comparables en terme de gestion du pouvoir. Pourvues d’un "Maître" petit ou grand, bienveillant ou non, de factions rivales s’entre déchirant combattant pour un pouvoir d’abord imaginaire, mais parfois aussi pour des avantages très concrets (appuis à l’Université, clientèle orientée etc...)

Ces conflits incessants, épuisants, étaient difficiles à supporter, parfaitement stériles et dénués du moindre intérêt. La qualité, le niveau des échanges était restreint, la référence obligée rendait encore plus étroit que dans des associations prétendument plus rigides, la liberté de penser et de s’exprimer. Enfin, la psychanalyse, encore une fois, oubliait le monde, celui des idées, celui d’une société en train de se modifier de manière profonde, s’enfermant dans un débat étriqué. Et si des analystes s’y trouvaient engagés, c’était bien plus à titre personnel que collectif et bien peu trouvèrent dans les associations un éclairage ou un soutien.

On trouvera, si on le cherche, des contre exemples à cette description pessimiste. Mais, plus que tout, je voudrais témoigner du sentiment d’immense gâchis qui nous prenait à l’évocation de cette pénible conjoncture.

Il nous semblait qu’un peu de lien permettrait à tout ce travail fait par les uns et les autres, d’etre mieux utilisé et valorisé. Une décrispation, un décloisonnement, une ouverture sur les autres groupes se revendiquant de l’héritage freudien étaient de toute évidence indispensables.

Certains avaient imaginé que d’un groupe, le Collège des Psychanalystes, pourrait naître un mouvement suffisamment puissant pour susciter une nouvelle dynamique au sein du mouvement psychanalytique et permettre la formation d’une sorte d’intergroupe où auraient pu se retrouver le quatrième groupe, les lacaniens de la diaspora et la partie montante et la plus ouverte de la SPP. Si un tel espoir avait pu naître dans l’esprit de certains, en 1989 il était clair que rien de déterminant n’était plus à attendre de ce côté là.

Il convenait de tenter de faire quelque chose pour ne pas sombrer dans le désespoir, et si possible, le faire vite. Cette nécessité de faire quelque chose va etre à l’origine de trois initiatives, : l’ordre des psychanalystes, l’Inter associatif et œdipe.

l’Ordre des Psychanalystes,

l’Inter Associatif et Œdipe

C’est en 1989 que fut lancé "L’ordre des psychanalystes". L’initiative en fut prise par S. Leclaire, L. Israël, J. Sedat et D. Levy. Elle visait à recréer un minimum de lien entre les analystes en s’appuyant sur le rapport citoyen à l’Etat. L’appel à la base et à l’opinion publique devait servir de moteur à ce remue ménage.

Toutes les associations, de la plus grande à la plus petite et pour mieux dire toute la communauté analytique étaient concernées , tant ce mouvement se voulait et était nécessairement "basiste".

L’effet d’annonce médiatique fut à l’inverse de celui escompté. L’article publié dans "Le Monde" par ses protagonistes et son commentaire, eurent un effet désastreux sur l’opinion. L’opération prenait à rebrousse poil tous les responsables des différentes associations, qui en ont rapidement compris l’enjeu. Quelles qu’aient été les bonnes relations entretenues par S.Leclaire avec l’ensemble de la communauté analytique, de l’ECF à la SPP, quelle qu’ait été l’importance de sa place dans l’Histoire du mouvement psychanalytique, quel qu’ait été son rôle au moment des scissions notamment de liaison avec les instances de l’IPA et ses anciens collègues, c’était demander beaucoup aux différents acteurs de l’échiquier de la psychanalyse, toute protestation démocratique bue, que d’accepter la révolution qu’il proposait.

Privé du seul soutien qu’aurai représenté les analystes de base, devant affronter des adversaires déterminés comme ceux regroupés autour de Maud Mannoni, le projet devait faire long feu, au moins en ce qui concerne l’ambition affichée au départ. La mort de S.Leclaire ne modifia pas fondamentalement cette dynamique qui était déjà alors tout à fait engagée. Le groupe, sous le nom d’APUI (Association Pour Une Initiative) , continue cependant un travail tout à fait nécessaire et intéressant

C’est en 1989 que l’Inter-Associatif, héritier de "Passerelle"dont Michel Guibal et Alain Didier-Weill furent les initiateurs fit ses premiers pas.

Il s’agissait de promouvoir un cartel liant entre elles les associations issues de la diaspora lacanienne et, pour certains des groupes participants, de mettre en place, sur des bases de démocratie formelle, une réponse adéquate à l’ECF, tant au plan national qu’international.

Rapidement, au sein de chaque groupe lacanien, quelques-uns furent désignés comme représentants de cet intergroupe et le plus souvent le demeurèrent, créant d'une certaine manière une nouvelle association constituée des représentants des associations.

Le principe "une association = une voix" devait cependant trouver ses limites, les associations les plus importantes cherchant à peser d’avantage, malgré leur unique voix, sur les décisions prises.

Hier comme aujourd’hui, inévitablement, les conflits s’y manifestent avec une grande régularité. Hier c’était la création de la Fondation Européenne pour la Psychanalyse qui constituait la pomme de discorde, aujourd’hui c’est autour de"Convergence" et du développement lacano-americain que l’enjeu s’est déplacé.

Si l’Inter-Associatif n’a pas réussi totalement à surmonter les clivages existant entre les groupes, s’il n’est pas non plus parvenu à prévenir les scissions notamment celle qui fit éclater le CFRP, si après le premier congrès Inter-Associatif une certaine lourdeur administrative a marqué la seconde rencontre, il n’en demeure pas moins que le travail effectué a permis de nombreux déblocages ainsi que l’ébauche d’une stratégie européenne puis aujourd’hui latino-américaine.

L’ambition qui présida à la création d’Œdipe fut différente et naturellement plus modeste.

En 1989 la situation de rivalité et d’éparpillement entre les groupes analytiques était telle, que l’information permettant de savoir un minimum ce qui se passait au sein des associations, de connaître le calendrier de rencontres ouvertes et des enseignements prodigués par les uns et les autres n’existait pas malgré une demande évidente notamment en provenance des Sans Domiciles Fixes de la psychanalyse.

Tous, avaient besoin des associations, ECF et SPP inclus, et de leur côté les associations avaient, elles aussi, y compris financièrement, grand besoin de ces hirondelles. Comment lier les uns aux autres dans un lien moins formel, mais nécessaire à tous. L’idée d’utiliser l’informatique naissante et le minitel s’est alors imposée à nous. Elle se heurtait pourtant a de nombreux obstacles.

D’abord, nous n’y connaissions rien, ni les uns ni les autres. Nous, c'est-à-dire Délia Kohen, Christine van den Berg et moi n’avions pas la moindre idée ni des problèmes techniques ni des problèmes juridiques que nous aurions à affronter. Quant à la structure économique qui devait soustendre une telle entreprise, sans doute une société, nous en ignorions absolument tout, et c’est ce qui en faisait le charme.

Pendant que nous commencions à étudier ce projet, Danièle Levy publiait "L’Agenda de la psychanalyse" qui, de toute évidence, allait dans notre sens. Elle avait choisi d’utiliser le moyen classique d’une revue, choix trop lourd à gérer et que nous avions écarté ; L’associer à notre projet tenait pour nous de l’évidence. La jonction fut d’autant plus facile que la publication de l’agenda était interrompue faute de soutiens financiers suffisants.Nous redoutions les procès auxquels nous ne pourrrions faire face. Notre première démarche fut donc juridique.

Elle fut aussi à l’époque de créer une Société. Son nom fut trouvé par Pierre de Lara qui, cherchant un sigle adapté, trouva Office d’Echange et de Diffusion de l’information. Il ne lui restait plus qu’à ajouter Psychanalytique pour trouver le signifiant qui devait nous rassembler Œdipe.

OEDIP fut donc au départ une société. Nous n’avions pas alors supposé à quel point la dite Société nous coûterait d’argent, pensant naïvement que nous pourrions au moins partiellement rentrer dans nos frais.

Si nous sommes aujourd’hui à la fois fiers et heureux d’avoir monté cette aventure, ce n’est sûrement pas son aspect financier qui nous laissera le plus agréable des souvenirs

Le troisième obstacle tenait, et tient encore aujourd’hui, à l’incapacité de bon nombre d’analystes à faire face à la moindre pratique incluant l’utilisation d’instrument informatique ou télématique (à moins que ce ne soit d'instrument en général!). Se servir d’un minitel semble à beaucoup encore de l’ordre de l’exploit.

Aujourd’hui, avec Internet, la question n’a que peu varié. La communauté analytique serait-elle - dans le meilleur des cas elle s’en excuse - apragmatique ? rebelle au progrès technique ? Il est vrai que pour ce qui nous concerne, nous avons été beaucoup aidés par nos enfants-Benjamin Piwowarski en particulier- qu'ils soient ici remerciés.

Grâce au minitel, il nous était relativement facile de diffuser l’ensemble des informations qui nous parvenaient : réunions, rencontres, séminaires, etc... Grâce à l’appui bénévole d’un conseiller fiscal, dont la générosité nous a marqués, nous avons pu aussi constituer un ensemble de réponses aux questions concernant l’information professionnelle des analystes (installation, problèmes fiscaux, etc)

La profession de psychanalyste n’existant pas et le syndicat des psychanalystes constitué notamment à l’initiative de notre ami Jean-Pierre Bourgeron n’ayant eu en 1968 qu’une existence éphémère, personne n’était en mesure de conseiller les collègues dans les difficultés qu’ils pouvaient rencontrer dans leur installation sauf, évidemment, encore une fois, en se retournant vers les syndicats de psychologues ou de psychiatres.

Après avoir vaincu des réticences multiples nous fûmes également en mesure de donner sur la plupart des groupes des informations concernant leur fonctionnement, leur statut, leur position vis-à-vis de la théorie analytique ou de certaines procédures comme la passe. Ce travail n’est jamais achevé. Pour certaines associations comme l’Ecole Lacanienne de psychanalyse elle n’a jamais pu commencer! c’est dire les résistances auxquelles nous nous sommes heurtés.

Au cœur de la crise de l’édition

"Le souci qu’a chaque auteur de faire sérieux et de montrer qu’il est un auteur difficile va au-delà de son espoir : on n’a tout simplement plus envie de le lire." J.Clavreul

A la fin des années 80, l’édition psychanalytique a commencé à ressentir les effets de la crise. Le nombre des lecteurs a largement diminué. Attirés par d’autres lectures ou par d’autres loisirs, les lecteurs d’ouvrages psychanalytiques sont devenus rares. Le monde de l’édition est dans son ensemble lui même en crise, car il doit affronter cette même concurrence. La psychanalyse participe de l’ensemble de cette baisse du nombre de lecteurs, à laquelle s’ajoutent des problèmes qui lui sont spécifiques.

Les ouvrages ont d’abord été multipliés pour palier à la chute des tirages. Se succédant rapidement à la vitrine des libraires sans avoir le temps de trouver leur public, les livres sont devenus des produits de consommation comme les autres. Les auteurs, encore persuadés que le monde attendait impatiemment la bonne parole psychanalytique, ont multiplié des propos d’un intérêt souvent discutable. Au bout du compte, éditeurs, distributeurs et libraires spécialisés se sont trouvés en situation difficile.

Conséquences : transformations de certains éditeurs en simples imprimeurs Retour à une production artisanale et bénévole montée des éditeurs de province, difficultés des distributeurs et des libraires spécialisés.

Même son de cloche du côté des revues. Celles-ci, largement bénévoles dans leur diffusion ont, un moment, paru à l’abri de la débâcle, mais elles aussi ont le plus souvent un tirage limité et souvent même confidentiel.

La quasi disparition des critiques de presse concernant les publications psychanalytiques, a laissé les auteurs sans échos, sauf mondain, à leur travail. Lorsqu’ils trouvaient malgré tout un interlocuteur dans leur propre association, les enjeux narcissiques multiples excluaient une bonne part de la crédibilité de la parole ainsi recueillie. Toute discussion un peu sérieuse et argumentée, sans basse flatterie ou agressivité déplacée, avait le plus grand mal à prendre place

Dans ce domaine encore, nous pensions pouvoir faire quelque chose et cela dans deux directions. D’abord, en effectuant le recensement de l’ensemble des ouvrages et des revues paraissant dans le champ psychanalytique sans distinction d’école, catalogue que grâce aux accords établis d’abord avec la librairie Lipsy et Françoise Carlier puis avec Thierry Garnier et finalement avec la librairie "le Divan", nous avons, au prix d’un effort intense et prolongé réussi à établir. Grâce à ce catalogue qui rassemble plus de 2000 ouvrages et plusieurs centaines de numéros de revue, chacun peut aujourd’hui faire des recherches bibliographiques et connaître au fur et à mesure les parutions du domaine psychanalytique.

Mais, face à la machine, le lecteur ressent nécessairement le besoin de se retrouver avec d’autres personnes cette fois présentes physiquement et pas seulement virtuellement, pour parler, échanger, discuter.

La constitution du catalogue sur Œdipe a donc été associée naturellement avec le Salon qui continue à accueillir aujourd’hui encore, chaque mois, un auteur pour un débat ouvert, dans une ambiance conviviale.

C’est cette double démarche que nous avons toujours défendue : Associer l’emploi de l’informatique pour tout ce qui touche notamment à l’information à des rencontres ouvertes.

Le débat créé par le Salon autour des livres nous invitait à prolonger notre effort du côté des revues. La situation des revues de psychanalyse, comme nous l’avons dit précédemment est précaire. Cela n’est pas une situation nouvelle, c’est même en quelque sorte lié au statut même des revues. Toutefois il faut souligner que le statut de revue est complexe et recouvre des réalités fort différentes d’une revue à l’autre.

Initiative d’une personne ou d’un petit groupe indépendant, ses moyens financiers sont réduits et ses possibilités de développements forcément assez lents; en revanche elle disposera d’une liberté éditoriale pratiquement totale. Si elle s’appuie sur une association psychanalytique ayant pignon sur rue, elle disposera de beaucoup plus de moyens et pourra même prétendre accéder aux normes des publications internationales. Mais, au moins pour celles qui sont liées à une association psychanalytique, les pressions plus ou moins vives de l’association peuvent rendre la liberté éditoriale précaire. La continuité peut varier avec les changements du pouvoir et les modifications d’équilibre entre les tendances peuvent aboutir purement et simplement à la disparition de la revue.

Avec l'exposition des revues de psychanalyse depuis leur origine "Psychanalyse en revues" et le 1er "Forum des revues" qui s’est tenu à l’initiative d’Œdipe et qui a réuni une trentaine de revues, nous avons voulu montrer aux revues que quels que soient leur statut et leurs divergences, elles avaient intérêt à apparaître ensemble au public, quitte à défendre leur diversité et leur originalité.

Nous pensons également qu’une telle apparition commune ne peut que relancer l’intérêt pour les revues et favoriser une émulation et un meilleur contenu éditorial. Quant aux moyens de distribution ils auraient eux aussi bien des raisons d’être mis en commun.

Le "Salon de la revue" qui se tient chaque année conjointement au "Salon du Livre" pourrait être l’occasion d’une nouvelle apparition commune. Chacun, croyons nous, aurait à gagner à cette mise en commun des moyens.

Comment profiter du développement d’Internet

Mais aujourd’hui se profile une toute autre dimension du débat , à savoir l’apparition de l’échange par internet des textes et des informations. Il s’agit là d’une révolution dans le domaine de l’édition qui touche particulièrement les revues, mais pourrait à terme s’étendre aux associations analytiques et pousser à une indispensable évolution de leur mode de travail, les échanges suscités sur la toile se moquant bien des interdits intériorisés au sein des groupes et le franchissement des frontières, au moins celles des continents et celles des groupes, étant la chose la plus naturelle qui soit sur le réseau internet.

Pour l’instant, les changements sont encore, au moins en France, relativement limités, mais ils commencent à se préciser ; certains éditeurs médicaux comme Masson ont d’ailleurs franchi le pas proposant des abonnements à leur revue sur papier et "en ligne".

Les articles des revues pourront donc être consultés directement sur l’ordinateur puis imprimés sur l’imprimante personnelle de l’utilisateur, tant la lecture sur écran est difficile et très rapidement épuisante. Il faut etre bien conscient que cette évolution inéluctable a plusieurs conséquences à terme sur les revues.

Si les revues se vendent mal en librairie et si les libraires ont toujours eu du mal avec elles, c’est que leur format invite le lecteur intéressé à s’abonner et à recevoir régulièrement une livraison de la revue. Seul le premier numéro est proposé en librairie et conseillé par le libraire, mais sa démarche doit, au bout du compte, le conduire a sortir du circuit lecteur-revue. Pour échapper à cette contradiction et maintenir une vente en librairie, il faut sortir régulièrement des revues à thème qui s’apparentent à des livres.

Cette notion de livraison régulière disparaît sur internet de même que l’ensemble éditorial. Souvent une revue est achetée pour un thème mais aussi pour un article. Aujourd’hui, demain, on pourra commander un article et ne pas s’intéresser à un ensemble, à une collection d’articles, d'où un inévitable phénomène de dispersion. (On lira à ce propos le très intéressant article publié à ce propos dans "La Revue des revues" n°22 **) Que deviendra alors la notion de ligne éditoriale ? de valorisation réciproque des articles et celle concomitante de suivi de la pensée d’un groupe de travail et de réflexion habituellement regroupés justement au sein d’une revue? Ces notions de ligne éditoriale et de travail en commun se sont bien avant internet, peu à peu effacées de certaines revues, notamment psychanalytiques, la revue devenant le simple lieu de regroupement de publications ; cette évolution par anticipation prive la revue de l’un de ses principaux intérêts.

Cependant, l’évolution est relativement lente. Ceci est lié au fait que la question de la rémunération du contenu n’est pas résolue. Sur internet aujourd’hui l’information, au prix d’investissements industriels énormes, justifiés par la potentialité du marché et les stratégies qui s’attachent à la conquête de celui-ci, permet encore un temps de vivre sur l’illusion que tout cela est gratuit et ne repose que sur le bénévolat des internautes.

Or, si la contribution bénévole ou pseudo-bénévole (un nombre important de créateurs de services web sont rémunérés par un organisme public ou privé et intègrent leur travail dans cette fonction qui est rémunérée de façon globale) est importante et prend son origine dans les années de naissance de la toile (au départ, après les militaires, ce sont les chercheurs qui se sont emparés des possibilités de l’internet) aujourd’hui, les choses sont en train d’évoluer.

Deux systèmes se retrouvent donc en concurrence : le premier, le plus ancien, veut le maintien du statu quo et plaide pour la gratuité plus ou moins totale en dehors des opérateurs de service, l’autre veut récupérer sa mise et faire payer les services rendus.

Mais, à la jonction de ces deux systèmes, ceux dont c’est le métier d’être des fournisseurs de contenu (les éditeurs par exemple, mais aussi les auteurs, les associations, etc.) sont bien forcés d’envisager que celui-ci soit d’une manière ou d’une autre rémunéré, ne serait-ce que pour couvrir leurs frais. Or il n’existe en ce domaine que deux possibilités en dehors des aides publiques : que l’utilisateur paye directement ou qu’il paye indirectement en absorbant de la publicité. De manière assez constante le consommateur préfère ce qui lui paraît au premier abord le moins coûteux : la publicité. Encore faut-il alors, qu’il soit un consommateur intéressant en terme de rapport au produit proposé !

Des rapports sains voudraient que l’utilisateur accepte de payer comme nous acceptons de payer l’information sur un support papier, alors qu’il trouve aujourd’hui naturel de payer le téléphone portable (et cher soit dit en passant !) il trouve moins naturel de payer pour un travail intellectuel. Le résultat est que se multiplie encore actuellement une information protéiforme et pour une grande partie dénuée d’intérêt. Cette position dominante place pour le moment ceux qui veulent etre rémunéré en position minoritaire et volontiers montrés du doigt. Gageons cependant que cette situation finira tôt ou tard par évoluer, l’âge d’or ou supposé tel sera derrière nous et une autre phase de développement du Net débutera.

Œdipe et Internet

Le développement d’internet va donc conduire dans de nombreux domaines touchant directement la psychanalyse, à un certain nombre d’évolutions. Le psychanalyste qui s’est déjà "branché" bénéficie de la possibilité de multiplier les échanges écrits avec ses collègues soit par le courrier électronique dont la facilité séduit le plus réticent, soit par la participation aux groupes de discussions déjà existants, soit en consultant les informations déjà disponibles concernant la psychanalyse (ce que l’on appelle les sites Web).

Notre projet à moyen terme est d’ouvrir un service sur internet qui se substituera à celui que nous proposons actuellement sur le minitel. Si la recherche de l’information reprend les mêmes principes, l’échange d’informations sera plus aisé ne serait-ce que parce qu’il est plus facile d’imprimer et de lire sur l’écran d’un ordinateur qu'en se servant d’un minitel. Poursuivant notre objectif nous tâcherons d’éviter tout sectarisme et de faire circuler au maximum l’information.

Mais, comme toujours, nous n’avons pas pour objectif de nous substituer ni aux associations ni aux analystes pris un par un. Chacun produira donc son information et sans doute son site. Après le "vient donc voir mon séminaire", viendra le "vient voir mon site" et ceux-ci se multiplieront, comme c’est déjà le cas dans d'autres domaines .

Notre visée sera donc d’aider les analystes à s’y retrouver. C’est ce que nous ferons par divers moyens en tâchant de faire profiter les analystes de notre expérience et de nos déboires. Le reste demandera du temps et sans doute un peu d’argent. Comme nous ne sommes riches ni de l’un ni de l’autre, les progrès dépendront encore une fois du travail de chacun.

*"Le Désir et la Loi", approches psychanalytiques, Denoël L’Espace Analytique, 1987

**"Revues et Hypertexte" Dussert. E,Maignien Y, Wagneur. J-D, in

La Revue des revues n°22 1997 pp 3-17.

Paris 16/12/97

Laurent Le vaguerèse

6, rue Mizon

75015 Paris