À QUEL TITRE ? DSK, La société du spectacle et la démocratie

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DSK Sibony
À QUEL TITRE ?

DSK, La société du spectacle et la démocratie

Sur l’ « affaire DSK », j’ai bien entendu, un point de vue. Comme tout le monde, comme 60 millions de Français, et bientôt 6 milliards d’êtres humains. Je me dis parfois que s’il m’arrivait de m’attarder dans quelque lieu reculé de la Chine, j’entendrais, sans aucun doute, au milieu de propos incompréhensibles quelque vieux chinois jouant au Trictrac prononcer le nom de Dominique Strauss Kahn.

Comme Daniel Sibony, j’ai la conviction qu’un séducteur n’est pas un agresseur et qu’un pédophile n’est pas un assassin. Mais au fond, qu’est-ce que j’en sais concernant précisément DSK : rien. Il n’est jamais venu, je dois bien l’avouer et je le déplore, me consulter, pas plus que la femme qui a porté plainte contre lui et leur vérité, je ne la connais pas, et si je la connaissais,- si tant est qu’entendre quelqu’un en analyse puisse permettre de connaître la vérité des faits- je ne pourrais la communiquer à personne. Quant à ce que m’apprend la clinique, je dois avouer que ma salle d’attente n’est pas remplie de pédophile ni d’agresseurs sexuels même si j’ai pu faire l’analyse de quelques-uns au cours de ma carrière.

Cette histoire qui a fait le tour de la planète s’est déroulée dans un lieu clos, entre deux personnes, un homme et une femme. Eux seuls savent en partie ce qui s’est effectivement déroulé (ce qu’ils en reconstruisent ensuite est évidemment une autre affaire de même que ce qu’ils en diront au procès s’il a lieu) et les autres l’ignorent, mais cependant ont tous leur avis et le défendent avec conviction voire avec une passion qui semble ne pas avoir de limite.

Sur quoi se basent-ils pour cela ? Sur des images, sur des propos rapportés, par ceux qui sont intéressés à l’intérêt que cette affaire suscite. Les ventes des journaux en France ont, si j’ai bien compris, à l’exception de « La Croix » - honneur à ce journal qui n’en a pas fait sa « une » - largement profité de ce scandale. Et puis il y a ceux que les journalistes interrogent, les « experts » et leurs propos, à leur tour, alimentent les gazettes et nourrissent les passions. Pari plutôt risqué, me semble-t-il, s’agissant d’un psychanalyste. Mais, là encore, lesdits journalistes ne font que surfer sur l’intérêt suscité. Dans le cas contraire, ils n’en parleraient pas.

En effet, on sent bien que si chacun a une opinion, c’est que cette opinion se fonde sur l’expérience de chacun quant au désir sexuel, à la manière dont il ou elle a pu, par le passé ou dans le présent, gérer l’expression de ce désir, se sentir manipulé par « l’opinion commune », par la pornographie ambiante. Comment il a agi ou subi la violence dans l’expression de ce désir. Comment, il ou elle a pu se vivre comme simple objet d’échange du commerce sexuel ou objet de prédation, comment aussi il a du y faire avec l’expression du désir de l’autre.

Ce qui est à l’œuvre dans les mouvements spontanés de l’opinion, c’est un mécanisme de projection et d’identification à l’un ou l’autre des protagonistes. En plus de la projection et de l’identification , on doit ajouter certaines données dont je ne prétends pas ici faire le tour. L’idéologie d’abord. J’ai en mémoire le notaire de Bruay-en-Artois « forcément coupable » aux yeux des militants maoïstes puisque figure du bourgeois de province digne des romans du XIXe siècle. J’ai aussi en mémoire Marguerite Duras et son papier dans « Libération » accusant la mère de Gregory, elle aussi « forcément coupable ». Quant à la figure du juif riche, puissant et agissant une sexualité débordante et prédatrice, les ravages qu’elle a produits ne peuvent être totalement absents de la mémoire collective. Mais, tout cela, faut-il à nouveau le préciser, ne nous dit rien, absolument rien de ce qui s’est passé dans cette chambre d’hôtel. Par contre, les réactions nous invitent à réfléchir sur la manière dont se construisent les opinions . Et c’est bien là que surgit nécessairement la question de la démocratie

Si je fais un rapide retour sur les cinq mois qui viennent de s’écouler, je ne peux qu’être frappé par l’accélération et le déferlement d’évènements majeurs qui se sont déroulés sur la planète : la crise de la dette en Europe, les fuites radio-actives de la centrale de Fukushima, conséquence tragique d’un tsunami lui-même tragique et quelque peu oublié, la mort de Ben Laden, l’arrestation de Ratko Mladic, la révolte dans le monde arabo-musulman , l’éventualité d’un duel entre Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen et la « montée » du Front National, l’affaire DSK etc. Seulement voilà. Le problème que cela pose en démocratie c’est d’avoir sur chacun de ces évènements une opinion qui soit quelque peu fondée, ce qui semble presque impossible, même pour ceux que la politique intéresse encore. C’est la raison pour laquelle, la démocratie représentative a été inventée. Mais, le populisme aidant, la désaffection pour les représentants du peuple s’accroît et chacun de ne se baser désormais que sur sa propre opinion. Et, pour nous inviter à réagir, quel sujet, mieux que ceux qui nous touchent dans notre expérience subjective se prête davantage que les scandales réels ou supposés de la vie privée de ceux qui administrent la société ? L’invitation en est pressante et bien plus motivante que d’aller voter pour tel ou tel ou de défendre une fermeture de classe ou des travailleurs sans-papiers. Délaissant les enjeux plus difficiles comme le rôle exact du FMI dans le développement des pays du tiers monde, ou toute autre question au sujet de l’économie solidaire ou de la mort de millions d’enfants en bas âge chaque année dans le monde, nous voici nous invectivant au sujet d’une affaire de laquelle nous ne savons rien. Présomption d’innocence, présomption de véracité, pour reprendre le mot d’Irène Théry, qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Rien.

La démocratie se fonde, faut-il le rappeler sur quelques piliers. Si ces piliers s’effondrent où plutôt s’ils ne sont pas constamment défendus et renforcés alors la démocratie est en grand danger. Le droit, l’éducation, l’égalité, la séparation des pouvoirs, la liberté de l’information. Le combat pour ces piliers de la démocratie est un combat ingrat, difficile, mais c’est le seul qui nous protège de la loi du plus fort ainsi, faut-il donc en prendre le risque, nous devons être protégés y compris contre nos mouvements d’opinion. Mon sentiment depuis quelques années est que la société du spectacle se renforce à grands pas et que la démocratie recule de plus en plus. Je ne me considère pas pour autant comme un « décliniste », mais l’urgence invite à la réflexion et à la défense de ce que nous avons mis tant d’années à construire.

Dans les westerns qui racontent comme on sait le mythe de l’Amérique, les moments de lynchage, de justice soi-disant populaire sont le plus souvent interrompus par le héros qui incarne le moment où la Loi remplace la vengeance et s’oppose à la foule. Espérons que la démocratie américaine saura montrer ce dont est capable en ce domaine un pays qui se veut un exemple pour le monde. Pour l’instant le moins que l’on puisse dire c’est que cet exemple me semble plutôt ambigu.

Comments (5)

Remarquable analyse, comme on aurait aimé en lire plus ces derniers temps. Merci à l'auteur. Diffusé sur Twitter et Facebook.
Beaucoup d'accords avec ces positions, Laurent. En particulier, avec ce point que personne encore à ma connaissance n'a relevé, cette "figure du juif riche, puissant et agissant une sexualité débordante et prédatrice" hantant probablement puissamment les esprits et les... débordant quelque peu?
Oui, texte très juste. Ca me fait penser aux sacrifices et aux idolâtries dont nos ancêtres rythmaient leur quotidien. Par exemple, qu'elle que soit la vérité, le traitement visuel, obscène de l'accusé par la justice américaine ressemble à un sacrifice humain. Il faut de l'indignité pour que le peuple soit content. Mais de leurs côté, les peuples en sont les complices infantiles : Qui est l'idôle là-dedans ? L'argent ? La TV ?L'image ? Ca renforce dans l'impression qu'il faut lutter beaucoup pour que cette tendance primitive ne nous revienne pas sans cesse, nous coupant alors de l'oeuvre de raison démocratique. Ces affaires spectaculaires éloignent effectivement de l'essentiel. Sauf à espèrer que ces excès trouveront les ouvertures de progrès inattendus après-coup. On peut toujours rêver...
Merci pour cet éditorial. Enfin un texte apaisant d'intelligence ! Tandis que chacun y va de son "opinion" comme pour clamer son malaise devant les effets pervers d'une société du spectaculaire, cette analyse nous convie enfin à renouer avec LE politique. Tous mes voeux.
cet article est excellent, pondéré, réfléchi, raisonnable. C'est bien qu'il existe. Mais j'ai aussi trouvé bien qu'existent des réactions "à chaud", ou des analystes s'exposent..à être critiqué pour avoir émis toutes sortes d'hypothèses, forcément non fondées en certitude. La psychanalyse ne construit aucun lieu d'où on contemplerait le monde d'en haut, depuis un lieu aspetisé sur lequel les passions humaines n'auraient pas de prise, et j'ai aimé, aussi pour ce qu'elles disent de forcément partiel et partial, fragmentaire forcément, les interventions publiques de Alain Didier Weill, Jean Pierre Winter, Daniel Sibony, et même, pour une fois, de Jacques Alain Miller. Toutes apportaient un éclairage spécifique, à leur manière intéressante.

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